Romancier et croyant

par Flannery O’Connor



Au mieux, notre époque est une époque de chercheurs et de découvreurs; au pire, une époque qui en est venue à domestiquer le désespoir, à apprendre à vivre heureusement avec lui.” 

… En tant que romancière, l’essentiel de ma tâche consiste à rendre toute chose, y compris la recherche des fins ultimes, aussi concrète, solide et spécifique que possible. Le romancier commence à oeuvrer là où commence le savoir humain -par les sens. Il est assujetti aux limites de la matière, et à moins qu’il n’écrive un ouvrage de fantasy, il lui faut se garder d’outrepasser les possibilités concrètes de sa culture. Lié par son passé personnel, il l’est aussi par les institutions et les traditions léguées par ce passé à la société où il vit. En Occident, nous avons été formés par la tradition judéo-chrétienne. Nous lui sommes attachés par des liens qui, pour être souvent invisibles, n’en existent pas moins. Elle a informé notre morale laïque; elle a informé jusqu’à notre athéisme moderne. Quant à moi, c’est à l’intérieur même de cette tradition judéo-chrétienne que je dois me placer. Il me faut donc parler de l’Eglise sans faire d’apologie, même quand l’Eglise est absente, et parler du Christ, même quand le Christ n’est pas reconnu.

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Un roman n’a pas la même teneur selon qu’aux yeux de son auteur le monde existe depuis peu et continue à advenir par l’action créatrice de Dieu, ou s’il est comme nous-mêmes le produit d’un accident cosmique. Selon que son auteur nous croit créés à l’image de Dieu ou croit que nous créons Dieu à notre image. Selon que le romancier croit notre volonté libre, ou déterminée comme celle des autres animaux.
Les choses du monde découlent de Dieu d’une double manière, a écrit saint Augustin : intellectuellement dans l’esprit des anges, et physiquement dans le monde des choses. Pour qui le croit aussi -comme l’a cru l’Occident jusqu’à ces derniers siècles- notre monde matériel et sensible est bon, parce qu’il procède d’une source divine. L’artiste le sait d’instinct. Ses sens, dont il pénètre le concret, le lui disent. Lorsque Conrad déclarait vouloir rendre à l’univers visible la plus haute justice possible, il parlait avec un instinct de romancier extrêmement sûr. L’artiste pénètre dans le monde concret pour y découvrir en ses profondeurs l’image de sa source, l’image de la réalité ultime. Ce qui n’émousse en rien sa perception du mal, mais plutôt l’affine, car à moins de considérer le monde physique comme bon, comment le mal peut-il être intelligible en tant que force destructrice et nécessaire conséquence de notre liberté?
Depuis quelques siècles, nous vivons dans un monde de plus en plus profondément convaincu que les confins de la réalité sont proches de la surface des choses, qu’il n’existe pas de source divine ultime, qu’il n’est pas vrai que les choses découlent de Dieu, ni sur un mode double, ni sur un autre. Depuis près de deux siècles, les générations successives cherchent à se convaincre que la vie finira par livrer ses mystères à l’intelligence humaine. Nombreux sont les romanciers d’aujourd’hui qui s’intéressent davantage aux démarches de la conscience qu’à la réalité objective, indépendante de l’esprit. Dans le roman du XXe siècle, il arrive de plus en plus souvent qu’un monde absurde, vide de sens, porte atteinte à la conscience sacrée de l’auteur ou de ses personnages. L’auteur et ses personnages cherchent désormais rarement à pénétrer et explorer un monde où se reflète le sacré.
Qu’on le veuille ou non, le romancier doit créer un monde, et un monde qui soit vraisemblable. Comme les vertus de la foi, celles de l’art s’étendent par-delà les frontières de l’intelligence et par-delà toutes les théories que peuvent aimer les écrivains. Le romancier qui demeure fidèle à sa vocation d’artiste, suggère immanquablement cette image d’une réalité ultime que laissent entrevoir certains aspects de la condition humaine. En ce sens l’art est révélation et le théologien ne peut plus feindre de l’ignorer. On voit, dans maintes Universités, la section de théologie courtiser la section des lettres avec une ardeur empressée. C’est au roman moderne que le théologien s’intéresse plus particulièrement, parce qu’il y voit se refléter l’homme de notre temps, l’incroyant qui n’en est pas moins désespérément aux prises, et souvent loyalement, avec les vrais problèmes de l’esprit.
Nous vivons dans un siècle qui ne croit pas, et caractérisé par une spiritualité bancale. Il existe un type d’homme moderne qui admet en lui-même l’existence de l’esprit mais ne parvient pas à concevoir hors de lui l’existence d’un être qu’il puisse adorer comme son Créateur et son Dieu. En conséquence, lui-même devient sa propre fin.
“Gloire à l’homme au plus haut des cieux car il est le maître du monde”,dit-il avec Swinburne, ou Steinbeck : “A la fin était le verbe, et le verbe était avec les hommes.” Pour lui, l’homme possède par nature l’esprit de courage, de dignité, d’orgueil, et doit mettre son point d’honneur à s’en satisfaire. Il existe un second type d’homme moderne qui, s’il reconnaît l’existence d’un autre être que lui-même, ne croit pas que cet être puisse être connu anagogiquement, ni dogmatiquement défini, ni reçu sacramentellement. Pour lui, l’esprit et la matière sont distincts. Pris dans un labyrinthe de culpabilités qu’il ne peut identifier, l’homme erre au hasard en s’efforçant d’atteindre un Dieu qu’il ne peut approcher, un Dieu impuissant à venir jusqu’à lui.
Et puis il est un autre type d’homme à la fois incapable de croire et de s’astreindre à l’incroyance, et qui désespérément, dans l’expérience des choses, cherche à tâtons son Dieu perdu.
Au mieux, notre époque est une époque de chercheurs et de découvreurs; au pire, une époque qui en est venue à domestiquer le désespoir, à apprendre à vivre heureusement avec lui. Le roman qui célèbre cette dernière étape est le moins susceptible de transcender ses limites, car lorsque le besoin de religion est victorieusement banni, il s’atrophie, même chez le romancier. le sentiment de mystère s’évapore. Il se produit une sorte d’évolution à rebours et c’est tout le registre de la sensibilité qui s’émousse.
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Pour le romancier qui se propose d’écrire sur la rencontre d’un homme avec ce Dieu-là, le problème est de savoir comment, en vérité, rendre une pareille expérience -à la fois naturelle et surnaturelle- intelligible et vraisemblable à son lecteur. C’est un problème de tous les temps mais qui devient pour l’heure quasiment insoluble. De nos jours, le sentiment religieux du public, s’il ne s’est pas atrophié, est devenu une espèce de religiosité nébuleuse.
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Le romancier n’écrit pas pour se raconter, il n’écrit pas non plus simplement pour donner du monde une vision qu’il croit vraie, mais il s’efforce de traduire sa vision de telle sorte qu’elle soit, aussi pleinement que possible, communicable à son lecteur. On peut sans danger ne pas tenir compte des goûts du public, mais on ne peut prétendre ignorer qu’il est, ni que sa patience a nécessairement des limites. La difficulté du problème sera proportionnelle à l’éloignement que nos croyances inspireront au lecteur.
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L’écrivain sérieux prend invariablement pour point de départ l’imperfection humaine, et souvent l’imperfection d’un personnage par ailleurs admirable. Généralement le drame se fonde sur le péché originel, que l’auteur le conçoive ou non en termes de théologie. En outre, tout personnage de roman digne de ce nom est supposé porter un fardeau de significations qui le dépassent. Le romancier ne met pas en scène des créatures observées sous vide; il peint des êtres en situation, dans un monde qui présente à l’évidence un manque, qui rend manifeste ce mystère d’incomplétude partagé et la tragédie particulière à notre temps. Mais le romancier s’efforce aussi de nous communiquer, dans les limites de son récit, une expérience universelle de la nature humaine en tout temps. Pour cette raison, les plus grands drames impliquent naturellement la perte ou le salut de l’âme. Là où l’on ne croit pas à l’existence de l’âme, il n’y a que fort peu de drames. Le romancier chrétien se distingue de ses confrères païens en ceci qu’il tient le péché pour péché. Fidèle à son Eglise, il ne le considère ni comme une maladie ni comme un accident imputable au milieu social, mais comme un choix dont l’homme est responsable, une liberté d’offenser Dieu qui engage son avenir éternel. Le salut, cela se prend ou non au sérieux. Et il est bon de se rappeler que c’est le comble du sérieux qui mène au comble du comique. Si et seulement si nous sommes fermes dans nos croyances, l’aspect comique de l’univers apparaît à nos yeux. Que tant de nos fictions contemporaines soient dépourvues d’humour s’explique en partie par le relativisme de tant d’auteurs, continuellement réduits à justifier les actes de leurs personnages en se référant à une échelle de valeur mouvante.
Quand ils ne font pas qu’un, le romancier et le croyant ont encore bien des traits communs -une même méfiance de l’abstrait, un même respect des limites, un même désir de découvrir, sous l’écorce des choses, l’esprit qui les informe et donne au monde sa cohésion.
 
Extraits de la conférence
tenue à Sweetbriar College,
Virginie, U.S.A, en mars 1963