à Jean-François Bazaud
J’entends des bruits,
des sifflements,
des bourdonnements.
J’entends les éclats de rire des internes aux Urgences,
le doux râle du grand brûlé vers trois heures du matin,
lorsqu’une paix relative descend sur l’hôpital
et que les sandales de l’infirmière créole
ont cessé de sucer le lino des couloirs,
les sirènes d’alarme comme des berceuses,
et les citadins y sont tellement habitués
qu’ils se réveillent en sueur quand elles s’arrêtent.
J’entends un souvenir de jeunesse
qui remonte l’escalier
en grommelant sur ses béquilles.
J’entends le juron du saint
et l’appel d’Ezéchiel, harangueur de sépulcres,
le hoquet qui ne passe pas sous le corset de l’époque,
les bâillements des nations fatiguées,
le gravier revanchard dans l’artère du destin,
la sagesse déclassée qui négocie son prix sous les bretelles d’autoroute,
la sagesse qui s’essuie les cuisses sous les ponts de la Petite Ceinture,
se disant qu’il y a longtemps que le bandonéon de la foi
ne fait plus de musique sous le corset de l’époque.
J’entends la jeune antilope presque calme maintenant,
presque sereine, dans la gueule du lion,
elle ne crie pas, sachant qu’aucun de ses parents
ne viendra à son secours, et cette absence de cri
est son passage à l’âge adulte,
qui est aussi son passage à la mort.
J’entends les hirondelles tirer sur leurs tringles à rideau
le voile en tergal qui nous sépare des morts.
J’entends le papillon de nuit qui boit
les larmes des oiseaux.
J’entends crépiter ma propre désapprobation au fond d’une poêle,
j’entends revenir la colère de l’année dernière,
la colère d’il y a dix ans, la colère d’il y a quarante ans,
et claquer sur le dos d’un autre
des lanières de cuir qui m’étaient destinées.
J’entends la turbine du dentiste,
et comme aisément elle trouve
la pulpe des jours heureux.
J’entends le sonar inquiet du sous-marin
au fond de la flaque collective.
J’entends l’archange qui défonce au piolet
le piano à queue d’un pays riche,
et le ricanement mesquin des ukulélés frontaliers.
J’entends des caillots de nuit dans la voix du vent d’ouest,
dans la gorge étranglée du vent d’ouest,
dans le rêve carbonisé d’un ailleurs, d’une patrie
qui ne soit pas cet étranglement noir,
ces gants de cuir tendre
serrés autour du cou de la chance.
J’entends les haut-parleurs sans parole,
j’entends les paroles dévitalisées,
et j’entends bavarder les fœtus à l’eau-de-vie
dans les bocaux du Muséum d’Histoire naturelle :
du temps qu’il n’a pas fait, des jours qui n’ont pas fui,
de la faveur de naître et d’humer
l’odeur d’un petit matin sur terre,
bruinant de doux regrets.
J’entends le doigt de Dieu frôler l’entaille originelle,
comme un souffle timide, une buée aux carreaux,
un vagabond crasseux qui voudrait prendre une douche
(on ne lui ouvrira pas, le monde est occupé).
J’entends les beuglements d’un abattoir,
la gifle de la fille sur la joue de la mère,
la malédiction de la mère dans le cœur de la fille,
le soldat qui n’a qu’une botte, l’autre étant dans la boue,
et il en est plus humilié que d’une balle en plein front.
J’entends la voix des appareils électroménagers
dans la voix de manageurs connus,
je l’entends aussi dans la voix des notaires de province,
et dans la voix de ma sœur, et dans la voix de mon frère.
J’entends gémir la colombe de la paix
sous les coups de reins de la Banque centrale,
les miradors et les barbelés qu’on dresse
pour protéger la mémoire d’endroits
où il y avait des miradors et des barbelés,
et les commissions d’enquête sur l’avenir de tout, composées d’enquêteurs qui ne sont présents à rien, les débats d’une bonne tenue autour des nouvelles normes du cannibalisme international, les arguments circonstanciés pour l’insonorisation des fratricides – tant d’autres progrès dont on n’osait rêver, comme le recyclage des cloches d’église, le thermostat intercrânien ou l’homéostasie des verbes irréguliers.
J’entends celui qui dit qu’il faut être de son temps
mais sa pendule est dans la colle,
j’entends celui qui suffoque pour une faute d’orthographe
mais son cadet est schizophrène,
j’entends le libraire qui recommande un bouquin
« notre coup de cœur du mois, madame ! »,
et il y a dedans de quoi polluer les égouts d’une grande ville.
J’entends le soupir de l’ivrogne qui n’a plus d’illusions dans sa poche et dont les mains tremblent un peu, pas beaucoup, trop quand même pour faire un nœud coulant, de toute façon il n’a pas de corde, alors il ouvre une fenêtre au dixième et l’enjambe, retenu un instant par le plus beau ciel qu’il ait jamais vu.
J’entends le vacarme, le silence au cœur du vacarme,
plus puissant qu’un vortex quand il vidange un lac,
aspirant des hectares de végétation alentour,
sans oublier une plateforme optimiste
et ses barges de forage modulaires.
J’entends le missile qui sort du silo,
le missile d’en face qui sort également,
et soudain se croisant dans l’azur
ils se reconnaissent, mais à cette vitesse
ils n’ont guère loisir
d’échanger leurs points de vue.
J’entends les dernières paroles d’Alonso Quijano,
ses cordes vocales légèrement rayées
d’une éraflure bénigne au départ,
qui pourtant s’infecta,
rongeant les mirages de l’esprit.
J’entends le bénédicité lubrique
des pénitents du diable
dont le diable ne veut plus,
et la clameur des pierres descellées
parce qu’aucun de nous n’écoute
ce que son âme entend.
J’entends la lumière échouer son galion d’or
dans la crique exiguë des cœurs humains.
J’entends la bête sous la neige,
le sanglot sous l’outrage,
l’asticot dans la ruche.
.
Je m’entends frapper à la porte,
mais je n’y suis pour personne.
J’entends le pour et le contre,
mais le compte n’y est pas.
J’entends les mobiles du crime,
mais il y en a tant,
et de nos jours les alibis du tueur en série
sont plus à la page qu’un poème lyrique.