Castellani, curé maudit

1. Maudit curé

« Vous comptez passer à la postérité avec cette œuvre ?

 – Non, au restaurant du coin ».

Leonardo Castellani

Au seuil de cette présentation, il nous faut écouter le silence qui couvre le nom de Leonardo Castellani. Ignoré dans son pays, cet écrivain argentin – philosophe, poète, romancier, nouvelliste, critique, théologien, et prêtre catholique – demeure inconnu en France comme partout ailleurs. Mort à Buenos Aires il y a trente-cinq ans, auteur d’une œuvre considérable qui avait, durant près de six décennies, embrassé tous les genres et toutes les disciplines, il développa une pensée d’une rare originalité dont le privilège non moins rare fut d’être récompensée par un déluge de persécutions, avant que ne soit déposée sur sa tête une triple couronne de dédain, de misère et d’oubli.

La destinée d’un homme lui ressemble ; la sienne est à faire peur. Ne lui cherchez aucun prestige, il est immaculé. Ici, quelque chose a tourné court, et il serait ridicule de cacher au lecteur le néant où se trouve relégué le génie malheureux auquel nous voudrions l’intéresser.

 Compte tenu du volume et de la grandeur de l’œuvre en question, c’est un cas d’espèce. 50 livres, autant de fictions que de méditations, depuis les FABLES PAYSANNES de sa jeunesse et les récits mystico-policiers des MORTS DU PERE METRI jusqu’aux sommets philosophiques du DE KIRKEGORD À THOMAS D’AQUIN, depuis la satire romanesque du NOUVEAU GOUVERNEMENT DE SANCHO jusqu’à l’exégèse de L’APOKALYPSIS DE SAINT JEAN, en passant par SA MAJESTE DULCINEE, mixte halluciné des deux, un millier d’articles dans la presse, des dizaines de préfaces et d’introductions, des études, des leçons, des conférences, des homélies, une foison de travaux sur l’art poétique, la psychologie, l’éducation, la politique, la métaphysique, l’eschatologie, etc. : à la trappe. Leonardo Castellani n’existe pas, tout simplement.

Par quel mystère un écrivain aux investigations si variées ne se trouve mentionné nulle part à son rang ? Pourquoi une figure aussi singulière n’a-t-elle jamais reçu l’attention qu’elle mérite, ne serait-ce qu’à titre de curiosité intellectuelle ?

Dans un monde qui vole au secours du succès, pareille disgrâce frise l’indécence. Lorsque les fléaux s’acharnent sur un individu, c’est le vieux réflexe des foules de se demander s’il ne l’aurait pas un peu cherché. Il doit y avoir une bonne raison, se dit-on, pour que la Providence abandonne aussi cruellement quelqu’un après l’avoir doué d’immenses vertus ; ces vertus mêmes sont funestes qui attirent le mauvais sort, et par crainte de la contagion, on détourne les yeux ou on les ferme. 

Nous garderons les nôtres ouverts. La responsabilité que porte Castellani dans son infortune fait partie de l’énigme que nous avons essayé d’aborder, sans espoir de la déchiffrer toute entière, mais en espérant que d’autres, émus comme nous l’avons été, ressentent à leur tour l’admiration – et peut-être mieux, l’affection – qu’il est digne d’inspirer.

Notre époque a fait plus que l’oublier : elle s’est offert le luxe d’oublier qu’elle l’a oublié. Comment est-ce possible? Une première explication vient du milieu qui lui permit de s’exprimer. Ses ouvrages furent édités grâce à l’existence en Argentine d’un petit groupe de nationalistes catholiques qui survécut tant bien que mal entre 1935 et 1965 environ, jusqu’à succomber de ses divisions internes. Les gens qui formaient ce groupe aux contours très flous rêvaient de Monarchie et de Restauration, fustigeaient le Capitalisme et le Communisme, se lamentaient d’avoir perdu la guerre culturelle, dénonçaient le prédateur anglo-saxon, accusaient l’oligarchie juive et franc-maçonne de corrompre la société, aspiraient de toutes leurs forces à préserver leur pays du nihilisme et de la décadence. Castellani ne fut pas leur chef, mais leur héros. Il ne partageait pas toutes leurs opinions, mais c’est par eux qu’il était lu. Il était leur boussole et souvent leur coup de fouet. Résolument antimoderne, il écrivit beaucoup contre. Non seulement contre le libéralisme, auquel il s’attaqua toute sa vie, mais contre les dérives de son propre camp. Chantre du patriotisme argentin, il fut aussi son plus grand critique ; champion de la Tradition, il fut son observateur le plus sévère. Acerbe, indomptable, déroutant, même pour ses proches, la hiérarchie jésuite dont il déplorait la médiocrité le suspendit. Il accepta la réclusion et l’exil, finit par s’évader, fut expulsé de son Ordre, demanda vainement ce dont on l’inculpait et continua jusqu’au bout à souffrir pour l’Eglise et par l’Eglise.

Ces vicissitudes ont forgé sa légende. Elles lui valurent des sympathies bien au-delà de son propre univers, mais la postérité n’a retenu que ses liaisons avec un mouvement qui caressait des idées dangereuses. Pour ce jésuite rebelle et franc-tireur, les jeux étaient faits. Ses obsessions alimentaient une flamme qui s’est éteinte ; après la tragédie de la Seconde Guerre Mondiale, les hommes se sont massivement désintéressés des questions qu’elles éclairaient avec ferveur. Ils ont choisi d’autres voies, et Castellani s’est retrouvé derrière un rideau de fer – du plus mauvais côté de l’Histoire.

Il s’y retrouva de son vivant ; il s’y trouve encore. Le monde actuel est un créateur d’enfers non moins impitoyables que ceux du monde ancien ; dans ce Tribunal des Limbes, antichambre obscure de la Correctionnelle, quelques personnages antipathiques voisinent le fantôme de simples suspects dont le seul crime est d’avoir nourri des illusions, d’avoir aimé ce qui était démodé ou, plus sommairement encore, de n’avoir pas été au bon endroit au bon moment. Les raisons de les rétablir ne sont pas toutes valables ; il y en a d’honorables pour Castellani. Que ce soit dans l’écriture ou dans la vie, la couardise n’était pas son fort. En 1976, alors que la junte militaire venait de s’emparer du pouvoir, le général Videla l’invita à un déjeuner officiel en compagnie de trois auteurs célèbres, Jorge Luis Borges, Ernesto Sábato et Horacio Ratti. Mal en point ce jour-là, il avait décidé de ne pas s’y rendre, quand la compagne de l’écrivain Haroldo Conti, « disparu » depuis l’instauration du nouveau régime, vint l’implorer d’intercéder en sa faveur. Aussi se traîna-t-il jusqu’à la table présidentielle, laissa les autres invités causer chiffons, c’est-à-dire Culture, puis se répandre auprès des journalistes en commentaires élogieux sur leur hôte ; pour sa part, il se contenta de transmettre à Videla son inquiétude au sujet d’un homme dont il ne partageait pas les convictions politiques et qui s’avéra, par la suite, avoir été torturé à mort dans un centre de détention secret.  

De son plus jeune âge à sa grande vieillesse, les exemples abondent d’une telle magnanimité, doublée d’un cran sans faille face aux Puissances établies. Cela étant, il se pourrait que son œuvre souffre de travers autrement fâcheux. Outre ses partis pris, ses jugements tranchés, son art de se compromettre à fond, elle est interdisciplinaire comme on ne l’est plus et comme il était déjà interdit de l’être à son époque ; elle abat effrontément les parois que nous avons dressées entre les divers champs de l’esprit – philosophie, lettres, arts, science, morale, religion – et les rassemble dans un même rapport de l’homme à sa condition concrète, dans l’unité du Sens retrouvé. Ce Sens qu’elle défendait a perdu tout crédit ; les angoisses et l’espérance qui la travaillent peuvent paraître aujourd’hui naïves ou désuètes, voire ressortir de superstitions dont la Littérature se flatte d’être à jamais purifiée. Certains iront jusqu’à trouver cette impérieuse défense du Sens d’une absurdité insupportable. Ou ils en souriront, la trouveront pittoresque, récuseront les prétentions à la connaissance de son auteur ; ils le jugeront sur la forme, en essayant de pousser le fond sous le tapis. Allant plus loin, se posera pour eux le problème de la compatibilité entre vision artistique et vision religieuse : l’écrivain qui prétend les accorder ne peut être qu’une chimère, un hybride improbable, sorte de chauve-souris littéraire voletant dans une zone indéterminée, à l’angle mort des matricules, ni tout à fait artiste, ni tout à fait homme de foi.

D’autres renâcleront au spectacle d’une si mauvaise volonté à souscrire au nouvel esprit du temps. Ils se demanderont à quoi sert d’avoir une vue perçante, si c’est pour prendre en sens inverse tous les courants révolutionnaires qu’on anticipe. Ils mettront au nombre de ses défauts la tendance à rire de ce que nous prenons au sérieux et à prendre au sérieux ce que nous traitons par-dessus la jambe. Ils désapprouveront cette impolitesse moyenâgeuse, trop loin de l’art pacifique qui consiste à s’entretenir avec les autres « points de vue » comme c’est devenu partout la norme et la loi, dans le climat d’une discussion sur l’achat d’une nuisette ou les nuances d’un papier peint.

De tels reproches sont assez fondés. À l’évidence, Castellani était un homme à l’envers dans un monde à l’endroit. Malgré de multiples manœuvres de redressement, personne ne le remit dans la bonne position. Il avait le culot de s’en plaindre. « Tu marches sur la tête !» s’invectivait-il lui-même. « Ne t’étonne pas si tes compatriotes viennent t’attraper au lasso pour te briser les vertèbres et te trancher la gorge, ne laissant de ta carcasse que des miettes balayées par le vent – parce que tu n’as pas voulu connaître le temps de ta visitation… ».

Son anachronisme au mitan du siècle dernier perdure dans le nôtre. Tout ce que sa conscience objectait avec force le situe dans une distance qui, jour après jour, n’a fait que s’accroître. Cette distance est moins un retard qu’une irréductible contradiction. Non seulement son esprit mais ses vertus appartenaient au Moyen Âge : né pour forcer son temps à reconnaître l’absolu chrétien, il était bien trop offensif pour être réactionnaire. Intraitable avec l’usurpation du christianisme bourgeois, ses ennemis jurés furent ceux qui prennent tout de l’Evangile sauf le drame, tout du Christ sauf la Croix.

Or se trouve peut-être résumé là – en un mot – le cœur de notre époque. J’ai acquis la conviction que la rupture se situe à ce niveau. Si l’on admet que la mentalité moderne consiste en un formidable effort pour domestiquer le désespoir et supprimer la douleur de vivre sans Dieu, alors il ne faut pas s’étonner que Castellani soit vierge de prestige comme de public. On ne peut le ramener à une expression moyenne acceptable ; entre la vision qui fut la sienne et des attentes aujourd’hui communes à tous, le gouffre qui s’est creusé donne le vertige. Le confort, le bien-être et la sécurité que nous recherchons désormais lui étaient étrangers. Au rebours complet du douillet marécage où l’humanité voudrait s’abolir, peu à peu réduite à des problèmes de maintenance et d’adaptation, l’expérience à laquelle il invite est une épreuve inquiète, ardente, radicale. Elle ne rassure ni ne console ; on s’y bat avec tous, principalement avec soi. La victoire sur l’amour-propre n’est pas une partie de plaisir, et c’est le côté suprêmement vexatoire, c’est l’inélégance majeure de Castellani d’avoir rappelé combien de morts il faut subir en cette vie pour passer la Porte Etroite.

Dans un texte connu, Léon Bloy demandait « d’autres prêtres », des prêtres qui soient fraternels aux Intelligences, qui aiment la Beauté et la Grandeur jusqu’à en mourir, qui n’acceptent pas d’abdications comme il s’en est vu tant depuis deux cents ans. Un peu plus tard, dans l’autre hémisphère, ce vivant singulier releva le défi. Il était condamné d’avance. Quelques-uns lui donnèrent le sobriquet de Cura Loco – le Curé Fou. Il ne leur donna pas tort.

Aussi doit-on être prudent avant de vanter sa parole virile et nutritive, sa liberté créatrice, la sagesse transcendante qui la fonde ; le pharisianisme ne menace pas que les autres, et nous pourrions nous leurrer à peu de frais en nous grisant de quelque flatus vocis. Quand l’Ange des Temps Derniers donna à Saint Jean un petit livre à manger, il l’avertit qu’il serait d’abord doux en bouche puis amer aux entrailles. C’était un livre éminemment substantiel. Nos estomacs ne sont plus habitués à digérer ce genre de nourriture – s’ils le furent jamais. En avons-nous seulement faim ?

Je crois qu’il est bon que le lecteur soit prévenu ; c’est son droit de ne prendre aucun risque avec sa digestion. Il y a plus ici qu’un agencement de mots flatteurs, un engagement irrévocable, c’est-à-dire quelque chose qui rebutera un monde davantage attiré par les rapports provisoires et contractuels. Lorsque le XXème siècle, campé sur ses ossuaires, opta pour le relativisme, il fut décrété que la Charité de la Vérité était néfaste, contraire au bonheur des hommes et à l’affirmation de soi. Comme quelques autres, Leonardo Castellani refusa d’obéir au décret. Il s’entêta à dire vrai, à vivre vrai, à être vrai – jusqu’à la négation de lui-même. N’était-il pas provocant, contrariant ? Oui, mais plus encore provoqué, contrarié. Il n’y a pas beaucoup de cas, dans toute la littérature moderne, où une vocation d’écrivain ait été si rudement violentée par une vocation à la sainteté. De cette lutte, son langage et son existence, qui ne firent qu’un, portent les traces et les cicatrices – seuls trophées qu’il souhaita remporter ici-bas.

L’homme qui dédia l’un de ces ouvrages les plus inspirés « aux fidèles des contrées de La Plata, pour les avertir de la Grande Tribulation qui vient, depuis mon exil, mon ignominie et ma nuit obscure » [1], ne se sentait pas d’autre mission que de donner l’alerte. Nous pouvons juger qu’il exagère, ou qu’il froisse nos délicates surdités ; nous pouvons même l’accuser comme on accuse, après que le train a déraillé, le passager qui a tiré le signal d’alarme dont nous n’avons pas tenu compte. Reste qu’il voyait venir le déraillement et ne voulait qu’une seule chose : que ceux qui ont des oreilles pour entendre s’y préparent et se tiennent prêt.

Une autre chose est certaine : il ne postulait pas à la respectabilité. Si la République argentine finit par lui décerner, de justesse, un prix de Consécration Nationale (pour l’ignorer de plus près), le salut de son âme lui importait infiniment plus qu’un tour de piste dans le barnum des Gens de Lettres. Ce qui soulèvera la pierre de nos tombes, le monde visible l’ignore et n’en peut rien savoir. Il eût sûrement trouvé comique qu’on ressorte son squelette, qu’on lui fasse faire le beau. A ses yeux, la Gloire n’était pas le but, mais la Cause. Enfin qui sait si, là où il se tient aujourd’hui, sa relégation dans le néant ne lui semble pas préférable, et de beaucoup, à la chance affreuse d’être froidement reconnu, froidement compris, sans fièvre et sans passion ?

Nous aurons peut-être du mal à entendre tout ce qu’il dit, non parce qu’il dit des choses complexes, mais parce qu’il en dit de très simples et que le temps tarde où nous serons à la hauteur de cette simplicité. Que nous ne voulions ou ne puissions l’entendre, peu importe. Curé maudit parce qu’il était génial, il a naufragé assez de fois pour témoigner de quelle profondeur on parle quand de parler on s’avise. Génie maudit parce qu’il était curé, il a reçu assez de blessures au combat pour que nous lui demandions de nous accorder, ici et maintenant, sa bénédiction.



2. Dieu n’est pas un chanteur de tango

« Quand on voit le style naturel, on est tout étonné et ravi,

car on s’attendait de voir un auteur, et on trouve un homme »

Blaise Pascal

Je dois confesser quelque chose qui fait honte : ma rencontre avec Leonardo Castellani n’aurait pas eu lieu sans l’existence d’Internet. Il m’arrive de me demander quelles réflexions lui eût inspiré sa dégringolade depuis les étagères de Gutenberg jusqu’à la jungle de Google, car c’est là que j’entendis pour la première fois l’écho de son nom, associé à d’autres qui m’étaient familiers. Bientôt, je découvris les galeries souterraines où, de façon farouche mais secrète, quasi clandestine, quelques hominidés des temps « post-historiques » entretenaient sa mémoire comme une formule du feu.

La première lecture fut une espèce de choc secondé par une étrange reconnaissance. Bien avant d’avoir saisi tous les enjeux qu’elle dévoilait, bien avant d’avoir appris les détails de la vie qui la portait, c’est une voix et son timbre, c’est la supériorité spontanée d’un ton qui me captiva. Une verticalité privant le lecteur de réplique, claquant comme l’exhortation à l’infirme : « Lève-toi et marche ! ». Avec un ajout de son cru quelque peu rustique, du genre : « Et si tu préfères ton grabat, choisis-le franchement ! ».

Quoi d’autre ? Une santé spirituelle très au-dessus de la moyenne. Une façon d’être présent dès les premiers mots, de parler d’homme à homme, et sans façon. Une puissance de synthèse hors norme. L’érudition colossale – plus que maîtrisée – consommée, fournissant le combustible, non la parure. Le contenu docte, la forme anti-docte. Une intolérance absolue au vague dans les choses de l’esprit et à tout ce qui rend la vie impossible à jouer (on ne joue pas sa vie sur des idées vagues). La discrimination sans merci (de ce qui importe peu au profit de ce qui importe vraiment). Et bien sûr son humour, une alacrité sarcastique se manifestant aussi bien par le paradoxe et les néologismes que par les ruades d’un style négligeant de se regarder. Humour parfois féroce qui n’est pas pétillement de surface, mais selon ses propres mots « savoir-toréer, c’est-à-dire savoir danser avec la mort ».

Ainsi, me disais-je, nous apparaissent les phénomènes naturels, avec cette autorité, une autorité qui n’ouvre pas sur des débats mais qui impose, comme un ordre, la vision. On ne comprend pas tout de suite, on voit d’abord : reliefs abrupts et trajectoires insolites, raccourcis saisissants d’une pensée qui rompt et bondit, bien plus qu’elle n’explique ou ne cherche à convaincre. Puis l’on découvre, avec surprise, que nous sommes en train de voir quelque chose. Et que ce qui se dessine sous nos yeux n’est pas un autre paysage mental, mais la réalité même que nous avions perdue.

Une telle impression peut sembler exorbitante. Elle l’est assurément. Pour une ère qui pousse la modération jusqu’à ne faire qu’un exercice modéré de l’esprit qu’elle a reçu, il y a un je-ne-sais-quoi d’excessif chez celui qui en est l’origine. C’est la modeste définition du génie par Thomas d’Aquin : « Qui intellectus excedit ». Et l’on sait à quel point excéder d’intelligence peut excéder les sots. Jack Tollers, son traducteur anglais, rapporte la surprise qu’il eut en découvrant que ses traductions dépassaient en longueur les textes originaux espagnols. C’est qu’aucune langue n’équivaut l’anglais pour la brièveté. Il retourna le problème dans tous les sens, rien à faire : Castellani est plus cursif et plus synthétique que la langue anglaise elle-même. A ce véritable petit miracle, on ne peut proposer que des raisons partielles, mais puissantes : laissant aux autres les garnitures, Castellani se consacrait à écrire la quintessence. Il écrivait comme on se sauve. Il se sauvait du bavardage dans la vallée des morts. 

Jusque dans ses écrits les plus théoriques, une étonnante conjugaison de clairvoyance, de gravité et de légèreté force l’attention. Sa volonté de transmettre l’indispensable – de le transmettre tout autant à l’entendement qu’à la sensibilité – passe par l’union de la raison et de l’imagination, de la rigueur discursive et de la fantaisie débridée. Brisant les codes, il arrive que ses essais s’interrompent pour laisser place à un insolite « Résumé de tout ce qui a été dit en vers » ; ou qu’une de ses études délivre un pastiche de l’auteur étudié, suivi d’un courrier imaginaire envoyé par le même à l’un de ses contemporains : manière de faire hautement vivifiante, à l’opposé de toute frigidité académique, qui oblige à vivre dans la fréquentation cordiale des hommes qui pensent – fût-ce pour mieux les réfuter.

Au plan moral, il n’est pas aisé de rendre compte de la tension qui animait son caractère. Pour situer cette tension entre deux grands pôles de notre littérature, disons qu’il tenait par un bout à la haute spiritualité d’un Pascal croyant volontiers les histoires dont les témoins se font égorger, et par un autre à la subtile vigilance d’un Montaigne qui n’était pas dupe des complicités reliant les opinions supercélestes et les mœurs souterraines. Je parie qu’il aurait dit, plus modestement, que Don Quichotte et Sancho Panza cohabitaient en lui. Et que seule cette cohabitation permettait d’éviter d’un côté les mirages de l’angélisme et de l’autre les écueils du scepticisme – Charybde et Scylla fracassant tant de cœurs et d’esprits.

Il faisait remarquer que rien n’est plus difficile à prévoir qu’un homme qui ne ment pas. Pourquoi ? « Celui qui ment a un système. Celui qui ne ment pas est contraint de faire des sauts pour suivre le Réel imprévisible  ». Il ne suffit pas de déclarer qu’on refuse les impostures ; encore faut-il prouver qu’on n’est pas soi-même installé dans une posture qui consiste à traiter d’impostures toutes les autres. Et comment cela se prouve-t-il ? Par un rejet effectif de toute recette, de tout prêt-à-porter conceptuel – fut-il théologiquement informé – par un style capricant, par ces phrases comme des ressorts, leur détente au-dessus de précipices qui ne sont pas niés, mais franchis avec audace, avant la reprise haletante, là-bas, à flanc de falaise.

Aussi, le lire est d’abord un enchantement. La qualité de l’air qu’on respire dans ses œuvres vient d’une souveraine liberté d’esprit. Ce n’est pas le moindre des paradoxes qu’une telle liberté vienne de la vertu la plus méprisée de nos jours, l’obéissance. Obéissance à la Vérité, Vérité qui est l’Eternel, l’Eternel qui est Dieu, Dieu qui « n’est pas un chanteur de tango », comme le déclara, dans l’un de ses derniers entretiens, le vieil Ermite Urbain souffrant, mais toujours malicieux, dont très peu de gens se souvenaient encore.

Dans nos sociétés profondément désorientées, où les dons naturels paraissent tous sombrer dans l’erreur, où même l’appel transcendant ne semble pouvoir échapper au simulacre, on s’interroge : qu’est-ce qui distingue ceux qui servent la vérité et ceux qui s’en servent ? Un élément de réponse m’a été donné par l’existence de Castellani: les premiers n’ont pas d’endroit où reposer leur tête, les seconds s’établissent. Les seconds sont normaux, les premiers sont exceptionnels.

Il faudrait donc s’abstenir de juger l’ordinaire au nom de l’exception, car – hormis le mensonge – peut-être n’y-a-t-il au fond qu’une différence entre celui qui se contente de satisfaire ses dispositions natives, d’en tirer sagement profit, et celui qui a reçu un commandement, auquel il se soumet, au risque de tout perdre. Durant sa longue et pénible existence, Castellani eut l’occasion de perdre à peu près tout ce qu’on peut humainement perdre. Il qualifiait son propre cas de cause perdue. Il ne possédait pas la vérité, puisque personne jamais ne la possède, puisqu’au mieux c’est elle qui nous saisit pour faire de nous ce qu’elle veut. Au mieux – ou au pire, selon la sagesse qui vient des hommes. Au pire, c’est ce qui est arrivé à Castellani : il traquait moins la vérité qu’il n’était traqué par elle.

Je ne vois pas de quelle autre manière comprendre cette pensée qui paraît toujours surgir à l’état sauvage, palpitante, à l’affût – pensée cardiaque, organique plus qu’architectonique, rendant compte par une allure inimitable du drame d’avoir été appelé par Dieu (vocatus). Au fronton de tous ses livres, il pourrait se révéler opportun de graver, en guise d’avertissement, ce qu’il mit en tête de son étude sur Schopenhauer: « Rien n’est plus difficile que penser, et rien n’est plus nécessaire. Et rien n’est plus dangereux qu’un homme qui pense, surtout pour lui-même ».

Mais à quoi ressemblait ce dangereux penseur? La description la plus courante est celle d’une espèce de curé gaucho, fumant la pipe. « Un grand type aux yeux à fleur de tête, traversant les couloirs à l’amble houleux de ses longues jambes, tel un voilier, la main sur une vieille ceinture en cuir, un béret français sur le crâne, et aussi, dépassant de sa soutane, une étonnante paire de bottes ». Le ceinturon par-dessus la soutane fit jaser ; on l’a dit tantôt « de policier », tantôt « de militaire ». S’appuyant sur le code vestimentaire de la Compagnie, ses frères jésuites goûtaient peu cet accessoire martial. Grand, épaules étroites, cheveux ras. Un prêtre guerrier, un curé en guerre. La rumeur courait, parmi d’autres toutes aussi farfelues, qu’il gardait un revolver sur lui, ou qu’il le cachait sous son matelas. Pour préciser l’effet qu’il faisait à ceux qui le rencontrait, citons ceci: « Nous étions tellement habitués à l’atmosphère d’impuissance et de prostration dans laquelle baignait le clergé que la stature verticale de Castellani nous frappa comme un attentat aux bonnes mœurs ». Nous soulignons l’expression ; elle dit tout ; sous le règne des invertébrés, la droiture fait scandale : elle n’est pas religieusement correcte.

Lorsqu’on demanda à Irène Caminos, la femme qui l’assista fidèlement dans ses dernières années, de résumer Castellani en quelques mots, elle n’hésita pas une seconde; elle en dit trois: « Era un niño ». « C’était un enfant ». N’y voyons pas trop vite le fait, criant aux yeux d’une femme pragmatique, qu’il manquait d’habileté dans les choses matérielles. Il y avait en lui beaucoup de l’enfant qui, alors que les adultes tournent autour du pot, met carrément les pieds dans le plat ; il y avait en lui beaucoup de l’enfant qui s’étonne des coutumes des « grands », et qui découvre, avec une sorte de vergogne pour autrui, puisqu’autrui n’en a pas, – vergüenza ajena, dit l’espagnol –, que ces « grands » s’entendent à merveille pour enfouir leurs non-dits crasseux sous le tapage de querelles mineures ; il y avait en lui beaucoup de l’enfant qui voit avec effroi comment les hommes, au-delà des oppositions de surface, fraternisent dans le carnage pour éviter de se réconcilier dans le Pardon. Et il y avait en lui beaucoup de l’enfant qu’il avait été, plein de zèle chevaleresque, petit Quichotte de la Pampa qui stupéfiait sa mère par ses sermons et qui fit vœu de chasteté avant de savoir ce que ça voulait dire, tout simplement parce que ça lui semblait héroïque, tout simplement parce que ça lui semblait noble.

« C’était tout un personnage… » dit cet autre, plus terre à terre, « Si nous devions le décrire, il serait naturel de commencer par les sourcils : des sourcils vraiment inoubliables, hirsutes et démesurés, déjà gris lorsque je le connus au milieu des années cinquante… ». Dans sa physiologie, Aristote n’est pas très loquace sur la signification d’une telle paire d’appendices pileux. Tempérament moqueur, porté à la raillerie ? Sagaces aigrettes du hibou dans la nuit ? Double antenne de bons sens rural et de divination prophétique? A la suite d’une inflammation mal soignée, il avait perdu l’œil gauche dans son enfance ; combinant cet accident et l’aimable sollicitude de ses contemporains, il forgea cet axiome : « Au pays des aveugles, on tue le borgne, parce qu’il voit mieux ». Il avait encore pour lubie de porter une cravate sous sa soutane, et l’on fit à bon droit remarquer que c’était l’exacte contre-figure du clergyman anglo-saxon : au costume civil avec un col ecclésiastique, il opposait le costume ecclésiastique avec un col civil. Vers la fin de sa vie, il prit l’habitude de sortir avec un bâton qu’il avait reçu en cadeau, sorte de bourdon de pèlerin peint en vert avec des motifs dorés ; on ignore ce que pensaient les voyageurs qui le croisaient dans le bus, mais on peut croire que son surnom était parfois chuchoté, suivi d’un gloussement étouffé, ou d’un petit mouvement circulaire de l’index près de la tempe.

Il existe quelques dizaines de photos de lui. La plupart sont grossières ; prendre la pose pour faire des risettes n’était pas son genre. Sur l’une d’elles, surexposée et non datée, la silhouette d’un Savonarole portègne se détache, prédicateur subtropical d’origine florentine, index pointé vers le ciel, tenant dans sa main gauche un microphone, tandis qu’à ses pieds s’ouvre la gueule béante d’un haut-parleur. Des enregistrements de quelques-unes de ses lumineuses homélies ont conservé sa voix grave et sombre, d’une surprenante matité, qui portait la Parole auprès des fidèles. Beaucoup de gens se pressaient pour entendre le « Curé Fou », que ce fut à l’Eglise lorsqu’on lui permettait d’y célébrer la messe, ou dans les conférences que ses amis l’invitaient à donner. Le reste du temps, c’était un solitaire et un taiseux. Il s’imposait des jeûnes effrayants. Il souffrait de diabète et d’insomnies. Retiré, discret, souvent mal luné, il n’était pas d’un abord facile.

Prenons la peine de l’imaginer un instant dans son ultime refuge, dans sa modeste caverne au septième étage d’un immeuble de la rue Caseros, cette Patmos de béton perchée telle que me l’a décrite le Père Gabriel Diaz-Patri, avec les seuls trésors qu’il possède, sa bibliothèque aux volumes copieusement annotés d’une écriture soigneuse, et son inestimable Bailly, le dictionnaire de grec-français dont lui ont fait présent quelques amis prêtres, trônant sur la table au milieu de ses commentaires de l’Apocalypse. Un bruit terrible fait vibrer les parois. Ce n’est pas la Septième Trompette du Jugement Dernier mais le son d’une télé dans l’appartement voisin. D’un coup sec, Castellani ferme le livre. « Si tout continue comme ça », pense-t-il, « nous n’aurons plus qu’à nous inscrire à la Société Protectrice des Animaux, non comme protecteurs, mais comme protégés ». La formule ne le fait pas sourire. Un frisson lui glace le dos. Il soupire et il maugrée. Il maugrée contre ce pays qu’il aimait et qui ne lui inspire plus que de la pitié. Il maugrée contre les Judas qui l’ont trahi et contre la vieillesse qui trahit tout le monde. Il maugrée contre Leonardo Castellani et contre Dieu le Père qui traîne franchement à lui prodiguer la Vision face-à-face. Il se lève, titube. Ses doigts s’agitent. Il rafistole ses lunettes avec du scotch.



3. Trois vies, un Verbe

 « Tu ne pourrais être née à une meilleure

époque que celle-ci où on a tout perdu. »

Simone Weil

La vie de Leonardo Luis Castellani Contepomi se divise en  trois vocations essentielles : une vocation de prêtre, une vocation de maître et une vocation d’écrivain. Chacune de ces vocations se ramifiant à leur tour en plusieurs branches et rameaux pareils aux ruissellements d’un vaste delta qui n’est pas sans évoquer la géographie de son lieu de naissance où abondaient rivières, fleuves et lacs : l’écrivain fut poète, conteur, fabuliste, nouvelliste, satiriste, romancier, dramaturge, traducteur, essayiste, polémiste, critique littéraire et journaliste ; le maître fut philosophe, métaphysicien, psychologue, politologue et pédagogue ; le prêtre fut théologien, exégète, apologète, eschatologue et prédicateur. C’était un homme indubitablement nombreux. On aurait tort de minorer l’une de ses trois vocations au profit d’une autre ; toutes se recoupent et s’unissent dans une seule vocation dont nous avons commencé à peindre le destin, celui d’un verbe au service très-aimant du Verbe. L’appellation de philosophe-poète, qui pourrait lui convenir, ne nous dit pas à quel axe s’articulait son œuvre, ni pourquoi Castellani est un genero único, un genre en soi.

Entre sa venue au monde le 16 novembre 1899 à Reconquista – au nord-est de l’Argentine, dans la province de Sante Fe où s’était installée sa famille d’origine italienne, dans cette région encore sauvage du Chaco, bordée par le río Paraná et frontalière du Paraguay – jusqu’à son décès plus de quatre-vingt ans plus tard dans la capitale, le 15 mars 1981, la violence aura été au cœur de son existence. Son itinerarium mentis – son parcours intellectuel, moral et spirituel – ne peut être séparé de ce fait humain fondamental et de sa réponse chrétienne.

Violence contre la créature, qui est cruauté, violence contre le Créateur, qui est erreur ou mensonge : le XXème siècle a porté l’une et l’autre à des dimensions qu’aucun autre siècle n’avait atteintes avant lui. Que ce soit comme artiste, comme professeur ou comme confesseur, le regard de Castellani semblait repérer d’instinct les trompe-l’œil que la société des hommes s’entend à dresser devant ces deux types de violence. S’il perçut avec une perspicacité toute particulière les risques de la guerre civile mondiale, il comprit quel profit l’erreur allait en tirer, « car ceux qui redoutent trop la violence ont l’habitude de mettre toute leur confiance dans le mensonge ».

A l’assassinat de son père quand il a sept ans, tué dans le dos par un policier pour d’obscures raisons, succéderont bien d’autres brutalités et l’ignominie d’être supplicié par les siens : au crime contre le corps, le crime contre l’esprit. Sa perception du Mal était sans équivoque, et c’est avec le plus grand sang-froid qu’il affirmait que le démoniaque existe dans le monde. Il l’avait rencontré.

Formée chez les jésuites argentins, puis en Europe à l’université Grégorienne de Rome et à la Sorbonne, où il rédigera en français sa thèse sur LA CATHARSIS CATHOLIQUE DANS LES EXERCICES SPIRITUELS D’IGNACE DE LOYOLA[2], la pensée castellanienne semble de prime abord appartenir au renouveau de la philosophie thomiste dans la première partie du siècle, qui entendait renouer la grande conversation interrompue avec l’héritage grec et les Pères de l’Eglise. Bien que sa traduction commentée des cinq premiers tomes de la Somme Théologique puisse le ranger parmi la quinzaine de théologiens de ce renouveau, aux côtés de figures aussi connues qu’Etienne Gilson et Jacques Maritain[3], il ne se définissait pas lui-même comme néo-thomiste. Il préférait, non sans espièglerie, se qualifier d’aquinologue. Parce qu’il a vraiment ruminé Thomas d’Aquin, l’aquinologue se trouve capable de l’appliquer ici et maintenant, de le traduire en langage vivant et sans jargon. Plus proche par tempérament d’un Saint d’Augustin, c’est son fond augustinien, comme il l’appelait, qui allait le conduire à sortir du bois doctoral pour affronter l’esprit du temps.

Grand admirateur de John Henri Newman[4] mais aussi d’Hilaire Belloc et de Chesterton, il a retenu leur leçon. Comme eux, il se sent envoyé dans le monde « pour élaguer, arracher, détruire, édifier, construire, planter et cultiver, tel qu’on dit que Dieu manda le prophète Isaïe ». Ecrire des livres, donner des cours ne suffit pas, il faut descendre de sa chaire dans la fosse à purin, dans les lieux louches où turbine à plein régime, avec une efficacité prodigieuse, cette industrie à polluer toute les sources de la pensée qu’on appelle la presse. Certains journaux lui ouvrent leurs colonnes, et tantôt sous son propre nom, tantôt sous l’un ou l’autre de ses pseudonymes (Jerónimo del Rey, Militis Militorum, etc.), « en ayant préalablement enfilé le costume d’un égoutier de troisième classe », avec une ironie tonique et un sens de la dérision rafraîchissant, qui ne l’empêcheront nullement d’articuler ses réflexions sur les rigoureuses et bienheureuses distinctions scolastiques (per se, per accidens, en acte, en puissance, etc.), il y invente peu à peu un genre où il excellera, le journalisme théologal.

Il importe de caractériser cet « art journalistique », puisque la plupart des textes que nous offrons à lire ont paru dans la presse. En 2008, à l’occasion d’une anthologie d’articles dont nous reprenons le principe, les éditions madrilènes LibrosLibres ont présenté Castellani comme le « Chesterton de la langue espagnole »[5]. S’agissant de faire connaître un illustre inconnu, l’intention est louable, mais quelque peu trompeuse. Si Castellani s’enthousiasma pour Gilbert K. Chesterton dans sa jeunesse[6], s’il s’illustra dans l’apologétique populaire comme son frère anglais (on connaît son énorme production dans les journaux d’outre-Manche), ceux qui les fréquentent tous deux sont vite conduits à recenser des différences considérables. L’abondance pyrotechnique du Robin des Bois des Pubs, souvent éblouissante, est aux antipodes de la frugalité mordante du Curé Fou. Ils sont dans le même ciel, mais il n’est pas sûr qu’ils appartiennent à la même constellation. L’un chantait dans l’intimité du Père et de sa Création, l’autre dans l’intimité du Fils et de son Agonie. Par ailleurs, Castellani avait certainement moins d’ « idées » que Chesterton  (qui a eu autant d’idées que Chesterton ?), mais il se préoccupait beaucoup plus du rythme auquel l’esprit humain est capable d’en admettre une seule. Toute « information » peut se révéler délétère si elle tombe dans un sol non préparé ; ce n’est pas par hasard qu’il suspendait souvent son propos par d’énergiques « Basta », tranchant à la hache la tentation d’en dire trop.

Aux alentours de la cinquantaine, ses mésaventures se traduisirent par un changement notable dans sa prose, laquelle s’épura, devint plus encore corrosive, grinçante et poignante, rincée de rhétorique jusqu’à l’os. Cependant, ses premiers écrits le montrent déjà tel qu’il est – génétiquement hermétique à ces doux euphémismes qui sont devenus la langue morte d’ennui de notre temps. Il ne supportait pas que le langage soit condamné à sonoriser l’insignifiant, le malhonnête, le paresseux. La tâche d’Adam était de nommer les choses ; nous avons développé l’art de tricher sur leurs noms. Et comme il y a longtemps que nous ne savons plus que nous trichons, notre confusion n’a fait qu’augmenter. De cette confusion collective, à présent globale, le monde n’éprouve aucune horreur : il veut être trompé [7].

Car la cause première de la technicité croissante des discours n’est pas la prétendue « complexité » des choses : c’est la lâcheté. Si nous cédons volontiers aux énoncés et aux boniments sophistiques – qui « expliquent » –, c’est pour ne plus répondre par un oui ou par un non – qui « impliquent ». L’explication remplaçant l’implication, le déluge des paroles submerge la Parole, le verbiage le Verbe, l’idéologie le Logos. Au travail de gardien du sens des mots, s’adjoint forcément celui de moraliste, puisque les hommes sont tous complices quand il s’agit de se duper avec un vocabulaire qui les excuse. De quoi souffre le verbe humain ? De l’avilissement des cœurs tout autant que de l’obscurcissement des intellects. Sans relâche, Castellani s’attache à définir et à redéfinir les termes rendus ambigus, entendus de travers, ou grossièrement truqués : contre le style « urbain », il fait valoir le style paysan. Mais il est une chose à laquelle il exhorte par-dessus tout son lecteur, c’est à un vigoureux retour sur soi, comme dans cette caustique reprise de Baudelaire : « En attendant, toi qui lis ces lignes, avant de moraliser les autres de force, tâche donc de te moraliser toi-même. Oui, toi, fusses-tu Commissaire Enquêteur ou vibrant émule du Mahatma Gandhi, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère ».

N’oublions pas que sa particularité est de parler depuis l’intérieur de l’Eglise. Alors que de grands chrétiens laïcs tels que Péguy, Bloy, ou Bernanos, ferraillent extramuros, Castellani s’escrime contre les évêques et les caciques coupables selon lui de s’accommoder des égarements modernes et d’édulcorer le sel évangélique dans la cassonade humanitaire. La catastrophe en cours, il l’interprète à la lumière des assauts que la forteresse du Verbe subit en son sein ; l’Abomination de la Désolation – qui la menace depuis le début – commence à ronger ses fondements. L’Abomination de la Désolation, c’est l’adoration de l’homme par l’homme, et c’est aussi le ferment pharisien, la nécrose institutionnelle qui pervertit l’exigence du message avec « un mélange détonnant de mauvaise philosophie et de théologie subtilement tordue, constituant à lui seul le programme exhaustif d’un néo-catholicisme radicalement hétérodoxe et moderniste ». Cette forme subtile d’hérésie triomphe aujourd’hui. Nouveau Saint Athanase face aux nouveaux rejetons d’Arius[8], Castellani semble la voir avant tout le monde – bien avant le Concile de 1962, qui fut une réaction, avant d’être une cause de nouvelles déliquescences. A ce « programme » plus funeste que les anciennes croyances mythologiques, propageant des vertus chrétiennes séparées les unes des autres, donc dénaturées, greffées de paganisme, caramélisées de sentimentalisme social et de bigoterie humaniste, il donne un nom : la Falsification. « Que ce soit ici ou ailleurs, il n’y a rien de pire que la falsification. Le diable est bien moins intéressé à détruire qu’à falsifier. Et quand c’est la religion qu’on adultère, le mal est extrême, car c’est le remède lui-même qu’on falsifie ».

L’extension de ce mal à l’échelle planétaire est la grande réussite de la modernité. La société actuelle serait-elle aussi avilie, aussi obscurcie, si l’assemblée des croyants – théologiens, prêtres, religieux, peuple chrétien dans son ensemble – était restée fidèle à la Charité et à la Vérité ? Tout comme les juifs ont manqué à la Loi longtemps avant eux, les catholiques ont manqué à leur Foi. Loin d’en faire des victimes, Castellani les tient pour les premiers responsables de ce qui ne va pas dans le monde[9].

Quoi qu’en pense le vieux nihilisme – effrayé à l’idée de se retrouver seul, sans autre ennemi à blâmer que lui-même dans la violence sans frein qui monte –, l’irrésistible retrait de la religion vraie est le grand Signe des temps. Castellani le constate d’abord chez ceux qui se prétendent chrétiens. A l’heure où l’Occident ne connaît pas d’événement plus important que la tranquille, silencieuse, indolore Apostasie des masses, l’urgence n’est plus d’évangéliser les athées ; l’urgence est de convertir les chrétiens au christianisme. Pour les masses, on ne peut rien ; elles ont fait leur choix et les moyens de les atteindre appartiennent au Prince de ce monde. Mais cette condamnation générale ne prévaut pas contre la rédemption individuelle : si les hommes naissent condamnés en masse (massa damnata, disait Saint Augustin), ils se sauvent un à un. Aussi peut-on toujours pour l’individu solitaire, pour l’esprit égaré ; on peut le réveiller de sa dormition, attiser son désir de vérité, stimuler sa volonté de salut. Du moins doit-on essayer.

Loin de se laisser bercer par les chants de fraternité universelle qui chatouillaient les tympans de ses contemporains, il fut également l’un de ceux qui mirent en garde, dès les années quarante, contre les dangers d’un Gouvernement Mondial. Flairant sur les charniers fumants d’Europe le prélude d’une paix « pire encore que la guerre », il identifia les causes profondes, naturellement religieuses, de l’internationalisme moderne – dont l’idéal mondialiste est le couronnement – comme des larves nées dans le corps de la Chrétienté et se nourrissant de son cadavre. Il sonda les dogmes de cette contrefaçon de l’universalité catholique (redondance, bien entendu) – Diabolus simia Dei –, et prédit l’établissement du totalitarisme à venir sur la destruction des liens charnels : aucun moyen de propagande, aucun outil technique ne serait oublié pour déréaliser le réel, désincarner l’existence, dématérialiser les êtres et les choses.

Pour Leonardo Castellani, l’un des besoins essentiels de l’âme humaine était de ne pas être encombrée par des futilités, mais il y en avait un autre, plus important encore : le besoin d’appartenance. Il ne s’agit pas exactement du besoin d’enracinement cher à Simone Weil. Bien qu’à l’heure du déracinement obligatoire, ce besoin se fasse de plus en plus pressant, sa mise en avant systématique oublie une autre réalité : l’homme n’est pas un arbre. Une communauté, une société, une institution, peuvent être envisagées comme des arbres, ayant structures, aléas, problèmes d’arbre, – non l’homme, créature composite, substantiellement instable, naturellement attachée à l’endroit où elle vit et surnaturellement appelée par quelque chose qui est toujours au-delà. Il en va de même du besoin de limites, si voracement violé par la cupidité de l’esprit mercantile, jusque dans le cœur des plus jeunes enfants. Les limites sont nécessaires, et elles le sont absolument, mais en tant qu’elles permettent à l’homme de s’ouvrir à la profondeur et d’éviter sa dispersion à la surface. Les limites contiennent l’homme, la soif d’infini le définit. Ce dont l’homme éprouve la plus grande nécessité, ce qu’il cherche par-dessus tout, c’est à être lié à quelque chose de plus grand que lui, et quoi de plus grand que Dieu, mesure de toute grandeur ? Toutes les idolâtries viennent de la dénaturation de ce besoin fondamental, inscrit dans les replis de son encéphale et gravé dans la nuit de ses reins.

S’il condamna les réductions outrancières de la physique moderne, Castellani ne tomba jamais dans le piège de condamner la « science » en soi. Moins romantique que beaucoup d’écrivains catholiques, il croyait aux vertus de l’élucidation et de l’approche rationnelle. L’arrogance de la technolâtrie ne l’impressionnait pas au point de jeter le bébé avec l’eau du bain. Quelle science ? La vraie, celle dont l’humilité déconcerte l’enflure du scientisme moderne. Il aimait rappeler sa définition originelle : connaissance authentique, certaine et démontrable, des choses par leurs raisons d’être. L’ennemi de la science, c’est la science en tant qu’elle donne du pouvoir : « La Psychologie, pour ne prendre que cette discipline, s’est réduite à Pavlov et à Freud parce qu’ils offraient du pouvoir, le pouvoir de domestiquer les bêtes pour l’un, le pouvoir de manipuler les hommes pour l’autre ». Premier argentin à recevoir une réelle formation en psychologie, rien d’anecdotique à ce qu’il ait été titulaire d’un doctorat dans cette discipline. L’augmentation faramineuse des névroses, des psychoses et de toutes les pathologies du désespoir jetait sur le monde moderne de nouvelles ténèbres dont la religion devait tenir compte : plus que jamais, l’anthropologie chrétienne a son mot à dire, pour peu qu’on veuille bien se donner la peine de la faire parler. Et la faire parler, c’est retrousser ses manches, c’est aller au charbon ; que les religieux se tiennent à l’écart des abîmes de la créature souffrante lui semblait une démission.

Castellani datait l’apparition des premières épidémies de morbidité psychique aux alentours de la Renaissance, avec la négation du Péché Originel ; plus précisément avec l’euphémisation du Péché. Exploitant sans mesure les immenses ressources spirituelles accumulées pendant le premier millénaire chrétien, l’ère des « génies » déchaîna des forces de déséquilibre longtemps contenues par le christianisme ; toutes sortes d’aliénations inédites, plus effroyables encore que les vieux paganismes archaïques, naquirent des relations adultères entre l’individu mal christianisé et l’esprit prométhéen. Quatre siècles plus tard, les nouvelles thérapies allaient achever ce processus en tentant de morceler la double postulation pour le bien et pour le mal, principe paradoxalement unifiant, inhérent à toute liberté humaine sur cette terre; au lieu de guérir le malade, elles allaient le guérir de son humanité. La prédiction s’est réalisée au centuple. Limités au fonctionnel et soi-disant pilotés par leurs instincts, tels sont aujourd’hui les hommes errant de correction en correction, étrangers à ce qui les constitue, affamés d’une identité à laquelle ils ont tourné le dos et qu’ils cherchent en vain dans la proliférante taxinomie des experts. Plus que tout, ces grands hypocondriaques transcendantaux sont les enfants perdus d’un divorce, le divorce de l’interprétation scientifique et de la révélation chrétienne.

C’est en ce sens que Castellani déplorait le manque de théologie des médecins comme le manque de médecine des confesseurs. Lors de son séjour en Europe, il visita des asiles d’aliénés, expérimenta lui-même des traitements, non sans succès. « Je dois rendre grâce à la Providence d’avoir passé deux ans en tant qu’interne – non en tant qu’interné – à l’asile Sainte Anne de Paris. Cette remarquable institution m’a permis de progresser considérablement dans ma compréhension du monde moderne », écrira-t-il, avec autant de sérieux que de drôlerie. La somme de ses recherches se trouve dans son FREUD EN CHIFFRE ; ce réquisitoire méticuleux contre le pansexualisme en vogue, synthèse époustouflante des observations cliniques et de la conception traditionnelle occidentale de l’homme, réoriente l’analyse et les soins dans la quête d’une vie plus complète dont le sommet est la Contemplation, et propose enfin les bases d’une « psychanalyse aristotélicienne », c’est-à-dire d’une méthode qui ne soit pas pire que les problèmes qu’elle est censée résoudre.

En dernière instance, c’est toujours à la Parole qu’il se confiait, comme en atteste ce trait final – sonnant comme un sarcasme, résonnant comme un acte de foi – par lequel s’achève un chapitre sur la vision kierkegaardienne du péché : « Au bout du compte, j’en sais à peu près autant que ce gamin de retour de la messe auquel son père demanda s’il avait aimé le sermon :

– Oui, répondit l’enfant.

– De quoi a parlé le curé ? reprit son père.

– Il a parlé du péché.

– Et qu’est-ce qu’il a dit ?

– Il est contre ».

Patricio Randle, qui assista aux cours qu’il donna au Teatro del Pueblo en 1954, donne une image évangélique de son enseignement : « On pourrait comparer la fécondité de Castellani à un océan plein de poissons où l’on allait pêcher avec différents filets, selon les espèces. Personne ne repartait jamais les mains vides d’une rencontre avec lui »[10]. Au sujet de l’enseignement, mettons en relation deux magnifiques exempla, l’un positif, l’autre négatif ; entre les deux, un désert immense, dont il faudra dorénavant éprouver le vide sonore. Le premier est extrait du Prologue à sa traduction de la SOMME THEOLOGIQUE : « Pierre Lombard, qui récitait par cœur les Saints Pères et qui savait l’hébreu comme un rabbin, disposait d’un local quelconque ou d’une cour voûtée ; il s’asseyait sur un siège monacal, une selle de cheval par exemple, tandis que les disciples s’entassaient çà et là sur des tabourets, les plus pauvres sur des tas de paille, certains ventre à terre, le nez dans leurs papiers, griffonnant comme des démons, tandis qu’à la porte, debout, se pressaient chevaliers et nobles, entre les épaules desquels se faufilait parfois, discrètement, un évêque étranger ; et le profond silence sur quoi régnait la voix rugueuse du Maître des Sentences était le silence de neuf cent élèves ».

Le second extrait est tiré d’une leçon intitulée BAUDELAIRE ET LA SUBLIMATION : « Après avoir subi un procès et avoir été condamné pour offense à la morale religieuse, à la morale publique et aux bonnes mœurs, après avoir essuyé une tempête d’injures dans la presse, sa candidature à l’Académie Française est accueillie avec des éclats de rire ; il fuit ses créanciers en Belgique où on l’accuse de pédérastie et où il donne trois conférences sur ses trois grandes découvertes: Edgar Allan Poe, Richard Wagner, Eugène Delacroix. Il y a 20 auditeurs à la première, 4 à la dernière (on annula les autres qui avaient été prévues). Un témoin, Camille Lemonnier, a décrit Baudelaire arrivant sur l’estrade droit comme un i, vêtu de son élégante tenue de dandy (frac et cravate blanche) ; s’asseyant, regardant ce maigre public, sortant ses feuilles et se mettant à les lire jusqu’au bout avec tout l’entrain et toute l’ardeur dont il était capable ; puis se redressant pour finir devant une salle de chaises vides (tout le « monde » était parti) qu’il salua avec trois exquises révérences et une tranquillité imperturbable. Qui saluait-il ? Les millions de têtes invisibles de la postérité. Après quoi, il sortit pour mourir ».

La Littérature, bien qu’elle fût devenue cette maladie nerveuse dont il se reconnaissait lui-même atteint, n’en restait pas moins l’un des moyens d’exorciser ses propres cauchemars et d’habiter ses insomnies. Le genre policier convenait à merveille à son esprit d’investigation[11]. Tout comme il donnait à la théologie le sel d’une enquête policière, il donna à l’enquête policière la plénitude d’un combat spirituel. Inspiré par Chesterton et pionnier du genre en Amérique du sud, il écrivit des nouvelles dont nous pourrions baptiser la tonalité de réalisme mystique, s’il n’y avait quelque chose d’incongru à sembler joindre ce qui n’a jamais été disjoint. Certaines de ces nouvelles sont des joyaux, comme celles qui appartiennent au cycle du Père Metri. Se déroulant à la fin du XIXème siècle, époque de grands désordres dans le nord argentin, son principal protagoniste – analogue au Père Brown et voisin d’un personnage réel lié aux aïeux de Castellani – est un robuste moine de l’ordre de Saint-Jérôme résolvant de sanglantes énigmes criminelles grâce à son intelligence des rapports humains. Contrairement aux règles du genre, ses enquêtes n’apportent pas de réponse définitive, ou plutôt les réponses qu’elles apportent ne font que restituer le Mystère ; elles renouvellent le sens du surnaturel en plongeant au cœur de la nature déchue. Le Père Metri est un double de l’auteur : le docteur sacré met les mains dans le cambouis ; limier de Dieu, il joue sa propre tête et finit par la perdre, pour son salut et celui de son prochain.

Comme il lui arriva aussi d’écrire pour gagner sa pitance, ses recueils de fictions sont parfois inégaux. Il n’idolâtrait pas la perfection littéraire et traitait avec une certaine désinvolture ses propres ouvrages. Véritables OLNI – Objets Littéraires Non Identifiés –, ses romans sont des œuvres écrites sous le coup de l’inspiration, presque sous la dictée. On y trouve des tableaux de mœurs burlesques (LE NOUVEAU GOUVERNEMENT DE SANCHO), des récits théologico-fantastiques – parfois divinatoires – comme l’histoire de l’élection d’un Pape argentin (JEAN XXIV), des visions d’envergure comme celle d’un monde apocalyptique dirigé par un consortium de prélats pseudo-chrétiens, ambitieux et grotesques, qu’il développe dans SA MAJESTE DULCINEE. Le sous-titre de ce dernier roman, peut-être son meilleur, est tout un programme : « Histoire puérile prophético-policière-prodigieusement-politico-religieuse de la fin de ce siècle, extraite des Mémoires de Luis Sancho Vélez de Zárate Namuncurá, dit le Curé Fou, premier patriarche du Vice-Royaume du Rio de la Plata. Pornographique est le seul adjectif qui manque à ce livre pour qu’il soit un succès ».

Son souci de saisir ce qui était en train d’arriver à l’humanité se traduisit par des centaines d’articles critiques consacrés à la production moderne. A travers elle, Castellani voyait clairement le devenir spectral des hommes qui sont fatigués d’être des hommes. Il était là où nous en sommes. Pour quelqu’un que l’idéal médiéval de l’art hantait encore – l’art comme instrument de conversion et de résurgence, instrument de cette opération qui doit s’effectuer à l’intérieur de la créature pour faire éclore en elle, dans sa fraîcheur natale, le souvenir de son origine et de ses titres perdus – les littérateurs de la modernité taquinaient le néant. Il se plongea fréquemment dans leurs œuvres avec l’intérêt du clinicien tératologue pour des formes de monstruosités plus ou moins édifiantes. A l’instar des philosophiques, ces œuvres littéraires ne manquent pas toujours de talent ni de virtuosité ; ce qui leur manque est tout autre. Presque totalement lessivé de nutriments, le gros de la production est l’équivalent culturel du productivisme agricole ; ses fruits sont les mêmes que les fruits des sols pollués d’engrais et soumis à l’exploitation intensive ; ils ne donnent plus la Vie parce qu’ils n’en ont pas la Patience, et parce que la digue judéo-chrétienne, après avoir barré un temps l’histoire du genre humain – « comme une digue barre un fleuve, pour en élever le niveau »[12] – s’est fissurée : par ses lézardes, la raison d’être fout le camp. Conséquence, tout baisse.

Qu’est-ce qu’une littérature qui se limite à monnayer des confessions sentimentales, à émouvoir l’éternelle sottise, à caresser le vison des esthètes dans le sens du poil, à maquiller la réalité par des enjolivements verbeux? Qu’est-ce qu’une littérature qui ne parle plus, mais qui se contente de proposer des « façons de parler », au gré des clientèles? Les turpitudes du marketing éditorial sont manifestes, mais que dire de l’infinie vanité des « stylistes »? Évoquant le grand écrivain argentin Leopoldo Lugones et sa récupération par le vacuum journalistique, Castellani s’exclame : « Puisqu’il est passé de l’extrême gauche à l’extrême droite, il ne faut pas faire attention à ce qu’il dit – nous dit-on – mais à la manière dont il le dit. Voici le point : la manière de le dire. Il parle si bien de tout ! Oh, quel délice ! Quel plaisir plaisant que le plaisir du lecteur dans la lecture ! ».

A titre d’exemple parmi beaucoup d’autres, le succès phénoménal de Jorge Luis Borges, son très inexact contemporain, – ils sont nés la même année, mais pas dans le même millénaire, semble-t-il –, l’intriguait comme l’un des symptômes du devenir stérile des lettres et des arts. Si l’œuvre de Borges est si « réussie », c’est qu’elle cabote à la perfection dans les eaux troubles de la décrépitude occidentale. Castellani ne met pas en cause la maestria du conteur, ni la finesse de son goût, mais le magistère quasi religieux qu’il usurpe avec complaisance. Gnostique malin et sophistiqué, pape de l’enfantillage solennel, idolâtré par l’establishment argentin, dès alors intouchable comme tel, le Bluffsphémateur – ainsi qu’il le qualifia dans un néologisme cinglant – fait figure d’autorité au sein du détraquement métaphysique qui ne demande qu’à s’étendre. Or Borges est tout ce qu’on voudra, sauf un « maître à penser ». Prendre un virtuose pour un maître à penser n’est qu’une erreur – qu’on peut corriger ; mais quand le virtuose prête lui-même la main à l’erreur, il s’agit d’une mystification – qu’on doit combattre. Il y aurait un volume entier à dédier aux réflexions acérées, profondément jubilatoires, que l’« hérésie borgésienne » inspira à Castellani ; on verrait que l’estime n’en était pas absente, et que ses pointes visaient plus le borgésisme des borgésiens que l’art même de Borges[13]. Quoi qu’il en fût, en tant que directeur d’inconscience de ceux qui écrivent des livres sur les livres, engendrant à leur tour ceux qui écrivent des livres sur ceux qui écrivent des livres, l’auteur de Fictions demeure l’une des principales mascottes de cette culture déclinant sous la ligne d’étiage ; de tous ceux qui, sous prétexte d’érudition, font de la littérature un moyen de parler de littérature et la détournent de sa fin : détournement que la philosophie scolastique, moins bégueule que les précieuses ridicules de nos universités, eût nommé sans détour sodomie spirituelle. Remarquons au passage que Miguel de Cervantès, dont l’âme hante toute l’œuvre romanesque de Castellani, fut l’un des premiers à brocarder le grotesque péril auquel s’expose le culte de la « fiction ». C’est la grande différence, abyssale en vérité, car de genre, non de degré, entre un Cervantès et un Borges : le second reste en puissance un personnage du premier, jamais l’inverse ; ses essais maniéristes pour lire les œuvres des authentiques génies ressemblent bien souvent à de subtils efforts pour ne pas être lu par elles – ce en quoi il est le lecteur moderne par excellence.

Tout ceci n’a l’air de rien, à l’heure où plus rien n’importe et où des millions de scandales indifférents se multiplient sur la planète. Ce sont pourtant des missiles qu’un homme seul lançait en toute conscience contre la coque blindée de la « Religion du jour » et son armada de Totems[14]. Pour comprendre les causes de l’ostracisme qu’il allait subir, nous devons insister sur ce point. A la fin des années quarante, à Buenos Aires, un prêtre aussi pugnace, instruit et préparé, doté d’une culture non seulement classique mais réellement supérieure – pratiquant couramment l’anglais, le français, l’italien, l’allemand, sachant son grec et son latin, un peu d’hébreu et de portugais[15]– était une sorte d’anomalie. Pour les croyants demi-sel, comme pour les semi-lettrés, c’était une calamité. Sa précellence intellectuelle et ses talents d’artiste lui valaient des jalousies inextinguibles ; l’honnêteté viscérale dont il avait le malheur de pâtir aggravait son cas. Le P. Hernán Benítez peignit son développement chez les jésuites dans un fabliau très éloquent:

« Parmi les poulets de la Compagnie,

Un beau jour un petit canard naquît.

Ils picoraient son très étrange habit,

Mais c’était son être et c’était sa vie. »

Contraint de se défendre, Castellani dira ironiquement qu’il fut obligé d’inaugurer la littérature anticléricale en Argentine. Entre la cléricature et lui, la partie de bras de fer, engagée depuis longtemps, va connaître une résolution théâtrale.

Les termes de la controverse tiennent en peu de mots : les jésuites de sa province se trouvent dans un tel état de bassesse morale et spirituelle, parfois d’incurie pure et simple, qu’ils sont dans l’incapacité complète de résister à la marée montante des aberrations du siècle ; ils professent quelque chose mais ils ne sont pas la chose qu’ils professent ; ils ne vivent pas leurs dogmes, ils sont dogmatiques. La rigidité et le laxisme sont l’envers et l’endroit d’une même médaille ; les leçons des censeurs et la luxure des cyniques (ce sont parfois les mêmes) marquent les pôles d’un mouvement pendulaire dont le moteur est une absence totale d’intériorité. Les séminaires sont des pépinières de la foi morte où il a vu de ses yeux, chez les futurs ministres du culte, la  phobosophie et le misotéisme – ni plus ni moins que le rejet de la sagesse et la haine de Dieu – marcher tranquillement bras dessus bras dessous. Bref, l’Eglise a cessé de forger des cœurs et des esprits ; elle est devenue une grosse Machine à fabriquer des professionnels, des experts en moraline et en cérémonies magiques. Crise aiguë qui touche le clergé en premier lieu, puis contamine les fidèles par voie de conséquence.

C’est peu dire que le diagnostic sera mal reçu. Et ne parlons pas des solutions qu’il propose : surtout pas de « solutions », surtout ne rien « changer », surtout ne rien « adapter », mais faire une véritable pause pour commencer à voir vraiment où en sont les choses. Près de trente ans avant Vatican II, tout cela est déjà inaudible.

En 1945, le cardinal Copello, primat d’Argentine, lui retire la chaire qu’il occupe au séminaire de Devoto. Ses relations houleuses avec le Père Travi, Provincial des jésuites argentins, personnage fourbe et intriguant qu’il peindra dans un roman inédit sous le nom  de « Père Travesti », ne font qu’empirer. Castellani veut bien reconnaître ses fautes – si c’est une faute d’avoir accepté d’être candidat à la députation dans une liste du parti Alianza Libertadora Nacionalista, par simple amitié pour les patriotes qui l’y poussaient – mais il n’entend pas céder au chantage. Il a besoin d’écrire et il ne peut pas écrire contre ce qu’il voit. Comment aller à rebours de sa pensée intime, comment honorer Dieu avec des mensonges ? Il est prêt à partir en Europe pour plaider sa cause. En 1946, un prêtre lui offre un billet sur le cargo Naboland afin qu’il puisse se défendre en personne auprès des plus hautes autorités. Il n’a pas froid aux yeux, on l’a dit, mais l’imprudence de ce mouvement est extrême, presque suicidaire. Il ne la sent pas, ou il la sent, mais il a confiance. Confiance en quoi ?

« Quand j’ai pris le bateau pour m’expliquer avec le Préposé Général de la Compagnie de Jésus à Rome » racontera-t-il, « véritable témérité mais témérité nécessaire sur le moment, j’ai attribué intérieurement à toutes mes actions – que je savais susceptibles de me diffamer in aeternum aux yeux de mes frères jésuites – un motif noble ou sublime que je n’ai jamais révélé et que je ne révèlerai jamais. Et cependant, suis-je absolument certain que ce motif fût le seul et l’unique motif véritable ? Suis-je absolument certain que mes frères jésuites n’avaient pas raison ? Je ne le saurai qu’en passant de vie à trépas, ou quelques secondes après ».

Ses frères sont alors des ennemis qui ont le bras long ; tout se passe comme s’ils avaient attendu ce coup de tête pour en finir une fois pour toutes avec l’intrus scandaleux, avec le réfractaire de naissance, car là-bas, dans le Vieux Monde, on ne veut pas l’entendre ; à peine si on le reçoit. Le 8 avril 1947, après de nombreux atermoiements destinés à décourager sa requête, Jean-Baptiste Janssens, Général en chef de la Compagnie, finit par lui accorder quelques minutes : l’ayant écouté avec une mauvaise volonté patente, il lui suggère d’abandonner l’ordre des jésuites « de son plein gré ». Castellani refuse. On lui ordonne alors de se transférer toute affaire cessante à Manresa, en Catalogne espagnole, pour y purger une période de pénitence indéfinie et sous surveillance. Abasourdi, il demande quelles sont les charges retenues contre lui : elles ne lui seront jamais fournies.

Il sait qu’il a poussé une porte de trop, mais il est trop tard pour revenir en arrière. Là où il vient d’entrer, personne ne peut l’accompagner. Chacun peut voir, sur la porte, un panneau Danger-Haute-Tension avec son petit bonhomme électrocuté dans un triangle isocèle.


4. Où l’on aborde en naufrageant

« Je suis sorti du port – trois galères à voiles

Et rames – en quête de l’Archipel Fortuné

Où resplendit, mystérieuse, rétive aux caravelles,

L’île inconnue nommée Cocagne,

Qu’un jour le Roi de Rhodes offrit à son cousin d’Espagne,

L’île où jamais Colomb ni Vasco n’accostèrent,

L’île qu’on ne gagne qu’à travers la tourmente

Et où l’on aborde en naufrageant »

Leonardo Castellani

 

 

Les saints ne sont jamais des gens confus, mais ce sont souvent des cœurs brisés. Un cœur brisé, c’est le sacrifice qui plaît au Seigneur, dit le Psalmiste. Un cœur et un esprit broyés, Dieu ne les repousse pas. La réclusion à Manresa brisa Castellani. En le cloîtrant dans un asile de religieux cacochymes, à dix mille kilomètres de sa terre natale, loin de son peuple, loin de ses amis, c’est son caractère et sa personnalité qu’on voulait réduire en miettes. Privé de tous moyens d’exercer son métier, empêché de rédiger des articles, il n’a pour interlocuteurs que des zombis égrotants et baveux. Les mois passent. Il se sent pourrir sur place, craint de devenir ce qu’on l’accuse d’être – fou à lier. Quand ses nerfs lâchent, les infirmiers essayent des piqûres de sulfazine. Sous le surnom de « goulagzine », cet horrible dérivé du souffre sera très en vogue dans la psychiatrie punitive de l’U.R.S.S. L’image épouvante, culbutant toutes les tentatives d’en rester au niveau du symbole. Faut-il qu’il y ait eu quelque chose de spécial dans les veines de cet homme, quelque chose d’inquiétant, de criminogène pour la mondanité, c’est-à-dire d’explosivement spirituel, pour qu’on ait voulu ainsi le putréfier ? Traité comme un schizophrène, on en veut à son sang, car le sang est esprit, et c’est par la corruption du sang, par l’altération chimique des globules qui le composent, qu’on atteindra l’esprit.

Cette descente aux enfers faillit lui coûter la raison. Le plus étrange, c’est qu’elle ne le tua pas comme écrivain. Ceux qui eurent l’occasion de rendre visite au pauvre reclus n’eussent jamais parié qu’il lui restait trente ans à vivre et que nombre de ses œuvres les plus originales étaient encore à naître. Se souvenant de leur catéchisme, les dévots se hâteront de dire que le sarment de la vigne a été émondé afin de donner plus de fruits. La piété verbale ne coûte rien, ce n’est pas elle qu’on élague impitoyablement – et cependant, elle dit vrai.

Il sera resté deux ans à Manresa, jusqu’au bout de ses forces. Quelques personnes secourables, alarmées par son état, l’auront aidé à en sortir. Pour les protéger, il ne donnera jamais les noms des « quatre amis fidèles » qui organisèrent son évasion, le 18 juillet 1949. On les connaît aujourd’hui ; le quatrième n’était autre que le souvenir de Saint Jean de la Croix, célèbre évadé devant l’Eternel, qui passa neuf mois dans les geôles de Tolède, autant dire à deux pas, quatre siècles auparavant, autant dire la veille. Préparée dans l’urgence, dans une espèce d’angoisse euphorique, l’évasion engendre une cascade de péripéties dignes de l’imagination castellanienne. Pour tromper ses « geôliers », il simule son suicide par noyade en jetant quelques-uns de ses vêtements dans un étang et n’oublie pas de laisser un mot pour qu’on n’accuse personne de sa mort. La ruse fonctionne juste assez pour lui laisser le temps de se rendre à Madrid dans la voiture du Capitaine Arévalo, qui a arrangé le rendez-vous avec le consulat. Le 20 juillet, il arrive à l’aéroport et découvre avec stupeur que l’avion est sur le point de partir sans lui. Effrayé par la perspective d’être repris, il s’échappe, dégringole les escaliers puis s’élance sur la piste en pleine fournaise. Commence alors la course éperdue d’une petite silhouette en soutane vers le grand archange rugissant qui a commencé les opérations de décollage. Le pilote finit par l’apercevoir. In extremis, l’engin s’arrête. On le fait monter.

Cette fugue, un écrivain-né comme lui en percevait parfaitement le caractère romanesque, tout aussi cocasse que tragique. Le pathétique de l’histoire revient à l’administration de la Compagnie de Jésus qui, trois mois plus tard, lui fera parvenir un avis d’expulsion officiel, signatures et tampons à l’appui.

Son calvaire ne s’arrêtera pas là. Entre sa suspension a divinis et la restitution discrète de son ministère sacerdotal, il faut compter dix-sept années de dénuement et d’humiliations en tout genre. Mais c’est à Manresa, châtiment de ses illusions, bûcher qui les réduisit en cendres, qu’il aura pris toute la mesure d’une vocation dont il tentera par la suite, inlassablement, de décrypter la signification, comme dans ces phrases terribles de son JOURNAL : « Dieu a besoin de mettre quelqu’un en évidence pour que les pharisiens le haïssent, de sorte que leur haine latente à Son égard surgisse au dehors sous forme de haine déicide envers le prochain : haine du saint, haine de ce qu’il y a d’exceptionnel ou de naturellement excellent en lui. Dieu fixe l’abcès, comme disent les médecins, et rend visible le pus en vue de la guérison – guérison théoriquement impossible ou presque ».

Sans doute le savait-il déjà ; sans doute savait-il que les machines collectives s’acharnent à broyer le Singulier, qu’elles s’y connaissent en processus d’expulsion et qu’elles ont plus que de la gourmandise pour le sacrifice humain. Il le savait, mais il ne l’avait pas vécu. Il savait que l’expérience de la douleur n’est féconde qu’à condition d’être intériorisée, habitée et surmontée, mais jamais il n’avait été transpercé par une telle douleur. Beaucoup de ses textes rôderont autour de ce déchirement comme autour d’une plaie qui ne cicatrise pas. Tous ses « amis » l’ont abandonné, tous les jésuites et tous les nationalistes, à l’exception d’un ou deux ; sa propre famille ne le traite pas beaucoup mieux. Les quelques espoirs qu’il avait dans le monde se sont effondrés ; réduit à la misère, sans abri, discrédité, il ne devra de pouvoir republier qu’à l’intervention inespérée d’un ancien camarade d’école, Santiago Graffigna, qu’il n’avait pas vu depuis trente ans, et qui lui offre une chronique hebdomadaire dans son journal La Tribuna. C’est là qu’il se mettra à commenter les lectures dominicales de l’Evangile, avec tout son savoir, avec toute la saveur de ce savoir et cette perception aiguë de la misère humaine dont il vient encore d’amplifier, à quel prix, l’intensité. La série de livres qu’il inaugure à partir de cette période se tournent résolument vers Dieu (L’EVANGILE DE JESUS-CHRIST, LE CHRIST REVIENDRA-T-IL ?, LES PAPIERS DE BENJAMIN BENAVIDES, L’APOCALYPSIS DE SAINT JEAN, LE ROSSIGNOL FUSILLE, DOUZE PARABOLES SAUVAGES, etc.); ouvrages sans précédents où se mêlent la méditation, l’analyse, le récit, l’anecdote, le dialogue, la poésie – éventail de registres auquel la théologie moderne n’a pas coutume de recourir, faute de mordant et d’élan[16].

Après Manresa, ses relations avec le fait littéraire et artistique se sont sensiblement modifiées. Il sent quelle communion de destin le rattache à des proscrits aussi divers que Jacint Verdaguer ou Gerard Manley Hopkins, Baudelaire, Bloy, ou même le dernier Oscar Wilde, à tous ces poètes et à tous ces écrivains qu’il disait « incanonisables ». Que les uns aient été des religieux avérés, que les autres aient passé pour décadents, ils ont trébuché dans l’angoisse et la détresse sans succomber au désespoir. Ils n’ont pas fui la Croix. Ce sont des naufragés de Dieu. Salée par les flammes de l’opprobre, leur grandeur se tient très au-delà de leurs talents ou de leur génie particuliers, dans le fait d’avoir déchaîné l’hostilité de milieux dont la caractéristique commune était la prudence médiocre, ce système moral de la tiédeur dont la modernité bourgeoise a imposé la tyrannie. C’est à leur sujet comme au sien qu’il énoncera à plusieurs reprises cette formule : «  Un homme seul ne peut sauver une société de la ruine, mais un homme seul peut devenir le Signe qu’une société court à sa perte ». Témoins du calvaire moderne, ces hommes-signes voudraient bien fermer les yeux, mais l’Eternelle Vérité Vitale ne leur en donne pas la permission ; elle leur mène la vie dure, les hante, les presse et les pousse dans leurs ultimes retranchements – territoires arides où le commun des mortels, qui compte bien faire le tour de la terre avant de se rendre sur la lune ou sur mars, n’ira jamais, au grand jamais, pointer le bout de son nez.

Les poètes avec lesquels Castellani fraternise désormais ne sont pas les bardes du sublime, ce sont des martyrs sub-lime, c’est-à-dire « en dessous de la limite ». Le Christ qu’il se figure n’est pas un Christ en gloire, c’est le Christ crucifié, sub-lime – Dieu descendu dans l’homme non pour dépasser héroïquement l’humanité mais pour y être tout à fait homme, ce qui Lui valut de déchoir encore plus bas lorsque sa Divinité incarnée fut rejetée par la foule et qu’elle se retrouva tout simplement incapable de se maintenir au niveau proprement humain : « Lorsque Il fut Ver de terre, et non pas Homme, rebut du peuple, ignominie de la plèbe, cloué au bois sur le Mont du Crâne[17]». 

C’est au cours de ces cuisantes années de solitude et d’ignominie qu’il fera la rencontre d’un autre Signe vivant, Soeren Kierkegaard. On trouvera sans doute curieux que le philosophe avec lequel il allait se sentir le plus d’atomes crochus – il finira par lui consacrer un livre entier au titre paradoxal : DE KIRKEGORD À THOMAS D’AQUIN – écrivait d’une façon aussi complexe que Castellani écrivait simplement. Mais la disparité des apparences ne doit pas masquer la proximité des trajectoires. Nous manquons de place pour résumer la conversation extrêmement riche qu’il entretint avec ce nouvel ami mort un siècle plus tôt, à la lumière d’un thomisme toujours travaillé par Saint Augustin. Notons seulement qu’alors que l’existentialisme sartrien était en train de phagocyter le penseur que Castellani considérait comme le plus profond et le plus mal connu des temps modernes, il retrouva chez Saint Soeren le Danois (ainsi le canonisa-t-il) l’expression de la vérité religieuse comme épreuve existentielle absolue : une philosophie de l’humilité suprême et du naufrage salvateur. A plusieurs reprises, il saluera comme son frère d’âme celui dont toute l’œuvre « n’avait eu d’autre sens que de rétablir dans sa pureté apostolique le concept de témoin de la vérité, c’est-à-dire pratiquement de martyr »[18].

En 1952, l’écrivain communiste Leonidas Barletta, indigné par les persécutions qui l’accablaient, lui écrivit pour lui faire part son soutien, tout en l’incitant à se séparer de l’Eglise. Castellani répondit par une lettre d’une quarantaine de pages où il explique pourquoi il rechigne à se scandaliser des coups qu’on lui a infligés : « C’est très précisément là que se trouve ma plus grave tentation – et le coup majeur qu’ils m’ont porté – mais il y a une chose que je sais avec certitude : c’est une TENTATION. Il faut souffrir la tentation dans cette vie ». Dans cette guerre des nerfs, face à la malveillance, à la cruauté et aux brimades, l’envie est grande de se faire justice. Mais la passion de la justice et du jugement doit être dépassée. Rien de plus ordinaire que la paranoïa ; l’extraordinaire c’est la résistance qu’on lui oppose, surtout si les consolations manquent. Etre grand, c’est venir à bout du ressentiment quand tout semble le justifier.

Il faut bien voir que la révolte et l’indignation pouvaient perdre Castellani, user sa patience, le précipiter dans une forme de compromission avec l’absurde. Car telle est la force du Mystère d’Iniquité qu’il étend son emprise jusqu’au cœur de ses victimes, pour qu’elles rendent hommage à sa Puissance comme à une déité, par des récriminations sans fin. En fustigeant les pharisiens qui le traitaient comme un chien au nom de l’Eglise, en ayant toutes les bonnes raisons de le faire – oh oui, les plus séduisantes raisons qu’un cerveau même modérément paranoïaque sucerait comme du petit lait – il aurait très bien pu entrer en dissidence. Et n’allons pas croire qu’avec les dons qu’il avait reçus, qu’avec le courage et le génie qui étaient les siens, nous y eussions renoncé comme il y renonça. Il aurait pu instaurer un schisme local, sorte de catholicisme argentin populaire, avec ses agapes eucharistiques simplifiées, avec sa Vulgate traduite en criollo dont il avait caressé le projet, dans un salubre retour aux sources qu’il appelait de ses vœux. Il avait les moyens d’être un grand réformateur, une espèce de Luther du Pays de La Plata. Il en avait l’impétuosité, il en avait le charisme, et on peut parier que beaucoup de ses camarades patriotes l’eussent suivi les yeux fermés dans les hasards de cette aventure, que pas mal de non-croyants eussent applaudi une initiative aussi audacieuse, mortelle aux vieilles barbes du christianisme officiel. Au lieu de ça, il accepta de plier jusqu’à rompre, il renouvela son adhésion à l’Eglise invisible aux travers des injustices de l’Eglise visible. Car il n’y a qu’une seule Eglise et « Il faut souffrir non seulement pour l’Eglise, mais par l’Eglise » ne cessera-t-il de répéter. C’est que la médiocrité dans l’Eglise n’est pas n’importe quelle médiocrité ; comme le notait magistralement Bernanos, elle se trouve toujours liée de façon mystérieuse à la Sainteté, ne serait-ce que par le défi qu’elle lui porte.

Non sans gémissements, Castellani releva le défi. Il consentit à se faire le jouet de Dieu dont parle Sainte Thérèse de Lisieux (« une petite balle de nulle valeur qu’Il pouvait jeter par terre, pousser du pied, percer, laisser dans un coin ou bien presser sur son cœur si cela Lui faisait plaisir »). Comme on pouvait s’y attendre, l’image qui lui vient est sensiblement moins douce : c’est celle d’un cobaye entre les mains de l’Omnipotent, d’un vulgaire hamster de laboratoire soumis aux tracassins expérimentaux du Créateur, Lequel, tout à coup, décide qu’il est temps d’augmenter le taux de Verbe dans le sang de Sa chose.

Nous ne faisons que désigner en passant des réalités un peu particulières qui irriguent toute la mystique chrétienne. Comme telles, elles sembleront insoutenables ou saugrenues à beaucoup, quand ils ne se sentiront tout simplement pas concernés par ces complications fiévreuses, qui fleurent le « dolorisme » et l’« extrémisme ». Mais enfin, c’est un fait, si la Grâce divine est la miséricordieuse tendresse de Dieu pour la créature, le plus souvent, sa bienveillance échappe aux yeux de la chair, puisque ce n’est pas sous la forme d’une récompense ou d’une prébende qu’elle se manifeste, mais plutôt sous la forme d’un agent infectieux, d’un virus inoculé dans les artères qui dissout l’homme ancien pour le dépouiller de l’intérieur. Le sujet s’interroge : serait-ce pour l’édification des autres, par l’exemple d’un abandon ou d’une endurance de saint ? Serait-ce parce que Dieu veut que « les saints des derniers temps souffrent des prémices, des combles et de l’essence des ténèbres versées par la Cinquième Coupe »?

Quelle que soit l’hypothèse, ça passe ou ça casse. Et ça passe mieux en cassant, n’en déplaise à ceux qui souhaitent conserver intactes, comme une collection de porcelaines, les précieuses propriétés de leur « richesse intérieure ». Dès qu’il est attaqué dans son immunité par le bacille trinitaire, l’esprit de l’homme perd ses défenses les unes après les autres ; toutes ses protections mentales et sentimentales s’effondrent pour l’entraîner dans une transformation redoutable – lente ou rapide – qui est la mue à laquelle tout chrétien digne de ce nom devrait comprendre qu’il est promis par son baptême. Or beaucoup de chrétiens se mithridatisent du simple fait de se croire chrétiens ; au lieu de se laisser contaminer par la maladie divine – destinée à les transfigurer – ils se vaccinent contre elle.

Dans sa réponse à Barletta, après avoir exposé les paradoxes du christianisme et le déchirement qu’ils provoquent infailliblement, Castellani rajoute : « Pensez-vous que ces croyants qui baignent dans la foi comme des poissons dans l’eau, à l’aise et sans tracas, perpétuellement béats, suintant la satisfaction par tous leurs pores comme des pucerons le sucre, sont de grands croyants ? Leur foi vient juste de naître, c’est une « dévotion sensible » qui doit passer au crible de la « nuit obscure » – sinon dans cette vie, dans l’autre… Lorsque la foi touche l’intellect, alors se produisent la lutte et l’obscurité… Le fidèle doit maintenir ensemble tous les paradoxes de la foi, afin qu’ils créent en lui une tension qui parfois le crucifie. Non pas « parfois » : car cette tension, lorsque la foi est vraiment vécue, le crucifie toujours. Les anciens disaient Crux intellectus ».

Les tendances de la religiosité contemporaine paraissent moins ambiguës quand on voit ce qu’elles sont en substance, des dérobades à cette crucifixion interne, des anti-Verbe, antidotes au Verbe, par accoutumance. Soyons sérieux, s’il-vous-plaît, diront les aimables adeptes d’un credo bouddhisto-compatible. Je pense que rien n’est plus sérieux que l’insistance de Castellani dans un lexique si violemment contraire aux spiritualités de confort : « Je suis pestillentiellement orthodoxe… », affirmera-t-il un jour, «… et qui sait, demain, peut-être contagieusement catholique ».

L’un de ses admirateurs écrivit qu’il s’était battu avec tout le monde – sauf Dieu. Croyant faire un bon mot, il commit un contresens. Comme tous les contresens, celui-ci est significatif, car si Castellani se battit jamais avec quelqu’un, c’est avec Dieu. Son biographe Sebastián Randle ne s’y est pas trompé ; en épigraphe de chacun des chapitres de cette vie tourmentée, il a placé une citation du Livre de Job. A l’inverse de tous les Eliphaz qui s’entendent à plaindre leur prochain sur son fumier – trop heureux qu’ils sont de ne pas y être –, Castellani ne se résignait pas aux outrages. Il regimba, se cabra, interpella directement Qui de droit ; plus encore qu’aux appels de Job, c’est au combat de Jacob avec l’Ange qu’on doit penser ici. Tout comme Jacob lutta corps à corps avec le Messager du Créateur dans l’Ancien Testament, le chrétien lutte corps et âme avec le Modèle Christique. C’est en cela qu’être chrétien consiste.  

La confrontation ne fournit en aucun cas des solutions doctrinales, des instruments pour mieux vivre ou pour y voir clair à la façon dont nous aimerions vivre et voir. Elle fait disjoncter les fusibles pseudo-philosophiques, les pseudos-vertus sociales et le système de connaissances artificielles à travers lesquelles nous entendons nous diriger dans l’existence. Car les hommes ne s’égarent pas à cause des problèmes qu’ils ont, mais à cause des réponses qu’ils leur donnent ; ce n’est pas l’ombre qui les menace, c’est l’éclairage. A la grande illumination des modernes, systématique, orgueilleuse et sans pitié, Castellani opposa cette Marche dans les ténèbres qu’est la foi catholique. Citons pour finir dans son intégralité l’une des plus vivantes métaphores qu’il en donna :

« Je me suis levé de mon écritoire pour aller dans la cuisine me faire à manger. Ne voulant pas gâcher l’électricité (plan quinquennal), je me suis perdu. Je marchais à tâtons, la main en avant : ceci est la foi selon Saint Paul. Combien de lumières et de luminaires, combien de torches et de flambeaux les communistes et les progressistes ont inventés, eux qui prennent la foi pour un phare ! Je me suis perdu, et je me suis retrouvé dans une pièce vide en croyant que c’était la cuisine ; peu après, alors que j’étais dans la cuisine, je croyais être dans le réfectoire, mais je savais qu’en avançant la main tendue devant moi je n’allais pas m’étrangler avec une corde à linge. Et je savais aussi qu’un de ces jours je trouverais l’interrupteur électrique ou quelque chose pour m’éclairer, ne serait-ce qu’une boîte d’allumettes : ceci est la foi selon les théologiens. Quant à l’interrupteur, ils l’appellent la Mort, autrement dit la Vision Béatifique, à propos de laquelle ils font toutes sortes de métaphysicailleries plus ou moins intelligibles comme pourrait en faire, à propos du soleil, une taupe du fond de sa taupinière, ou une chenille au sujet de la vie des papillons. Ce qui se passe avec le progressiste, avec le communiste et avec tous les « -istes » ici-bas, c’est qu’ils croient déjà connaître la Vision et les Béatitudes.

Il n’empêche que la chenille deviendra papillon ; et nous savons que l’interrupteur existe quelque part. Certes, avant de le trouver dans la cuisine, j’ai fourré deux fois la main dans la casserole de lait et mis une fois le pied dans le seau d’ordures, hélas. Ainsi dois-je traverser ce monde avant de rencontrer la Vision Béatifique – si je ne l’ai pas rencontrée avant. D’ici là, patience, je ne manquerai pas de remettre le pied dans une poubelle ou dans une autre »[19].



5. Ecrire à la fin des temps

«  Sentinelle, que dis-tu de la nuit ? »

Isaïe

Depuis la disparition de Castellani  – comète passée sans bruit dans les cieux clos du siècle –, d’autres ténèbres se sont rajoutées aux ténèbres, d’autres obscurités à la nuit. Sont-elles sans leçon ? Je ne le crois pas. Au strict minimum, elles nous auront rappelé combien de forces morales et spirituelles étaient nécessaires pour tenir l’homme debout. Maintenant qu’il rampe au ras du désir, maintenant qu’il ne veut plus d’histoires et ne veut plus l’Histoire, maintenant qu’il a décidé que le vrai et le faux n’existaient pas, que nulle loi naturelle, nulle norme objective et nulle Révélation ne pouvaient informer sa conduite, on le voit chercher des causes à ses malheurs partout hors de lui-même. Dans son insatiable sottise, il s’obstine à attribuer au religieux et à la moralité la plus élémentaire les aliénations précisément provoquées par leur absence. Aussi crédule qu’un indien amazonien, il montre d’un doigt rageur le Capitalisme, le Matérialisme, l’Individualisme ou la Société de Consommation, comme s’il s’agissait de déités voraces et toutes-puissantes. Incessamment sous peu, il accusera son voisin, son ami, ses enfants, car tout alibi fait l’affaire – pourvu qu’on l’affranchisse de sa responsabilité et de sa conscience d’un Bien et d’un Mal qui, jadis, avait l’habitude de le mettre au pied de l’Absolu.

La conscience fit honte aux premiers humains : « Les yeux de l’un et de l’autre s’ouvrirent, et ils connurent qu’ils étaient nus »[20]. Tels ne sont pas les derniers humains : leurs yeux se ferment, ils ne veulent plus connaître leur nudité. Que leur volonté soit faite, ils sont bel et bien en train de perdre connaissance.

C’est dans cette perte que nous parlons aujourd’hui. Il n’y a pas lieu de discuter avec ceux qui n’en partagent pas l’évidence ; croupions au vent et becs dans le sable, les autruches se voient un bel avenir. Jamais la volonté d’ignorer n’aura été aussi forte, jamais elle n’aura été aussi satisfaite. Sous la pression de l’ignorance volontaire, le Sens Commun a basculé dans l’Insensé Collectif, et notre pauvre langage est tellement corrompu qu’il est presque hors d’usage. N’était ce presque – objet de foi, plus qu’autre chose –, il faudrait se taire.

 Ainsi Leonardo Castellani parlait-il de la crise moderne, la plus grave que le monde ait connu, une crise qui est moins une crise qu’une nouvelle persécution, plus redoutable que la persécution sanglante : une guerre faite aux âmes, après celle qui fut faite aux corps. Guerre universelle, guerre spirituelle, guerre totale qu’il voyait s’étendre dans la foulée des deux totalitarismes du XXème siècle, avec la paganisation du christianisme et l’utopie de la non-violence planétaire ; utopie qui ne pourrait s’accomplir qu’au prix de la plus extrême violence, non plus contre des groupes ou des entités cette fois, mais contre la Personne humaine, contre tout ce qui encourage l’homme à grandir en se renonçant, contre tout ce qui, de tout temps, l’a élevé et poussé au bout de lui-même.

Immensément tragique et dérisoire, le résultat est devant nous. Les rapports entre les hommes se dégradant à toute vitesse, la possibilité de l’amour tout simplement humain paraît compromise. La chair, désanctifiée, s’attriste, tandis que l’air devient irrespirable, comme si nous avions interdit à l’Esprit de souffler. La pollution industrielle et le « réchauffement climatique » n’y sont pour rien : seuls l’imbécillité et le gel des cœurs ont rendu possible la grande clinique en quoi nous tâchons désormais de changer la terre après l’avoir défigurée, avec ses parcs « naturels » et ses agglomérations « connectées », avec ses féodalités bureaucrates, avec ses distractions forcenées, sa dictature génétique, son administration sécuritaire et ses moniteurs centraux d’où partent à chaque seconde, en toutes directions, des milliards de thermomètres vers des milliards de derrières consentants.

Chaque jour qui passe surpasse l’aberration de la veille. Rendue illégitime, la souffrance sera bientôt illégale. La mort elle-même, paraît-il, n’en a guère pour longtemps. Il nous est désormais donné à tous, et non plus seulement à quelques sentinelles angoissées – Castellani fut l’une d’entre elles – de penser la fin de l’humanité. L’Armageddon nucléaire semblait suffire, mais nous avons trouvé mieux. Plus sûr, plus lent, plus faux. Candidats au suicide préférant la manière indolore à la manière douloureuse, à nous les voies horrifiantes, les voies ignobles à la mesure de notre mollesse, de notre lassitude. Que chacun se réjouisse à l’idée connaître prochainement, comme on nous l’annonce, les ingénieuses putrescences d’un univers où nul ne sera plus capable de dire s’il vient de s’adresser à un robot sur lequel un cerveau humain a été greffé ou à un homme dont le cerveau a été remplacé par un ordinateur. Ayant refusé la mutation interne, l’homme se fait formellement mutant. Ne voulant plus se sacrifier à rien qui le transcende, il s’immole sur lui-même. Phase terminale de l’humanisme, le mal-nommé « transhumanisme » culmine au sommet de ce long procès qu’aura représenté notre expulsion de Dieu.

Oh, on verra, on voit déjà, d’ultimes délicatesses éthiques ; mais n’ayez crainte, ce sont des effarouchements convenus comme des pots de fleurs sur un tombeau. L’extension du domaine du cimetière est votée…

Basta, dirait Castellani s’il était des nôtres. Rien de nouveau sous le soleil, mes amis ! Ceci appartient au vieux rêve de l’Humanité rebelle et déchue ! Ceci appartient à la promesse qui nous fut faite au matin de notre race par l’antique Serpent ! Bienvenue au dernier étage de la Tour de Babel, dans le crépuscule du soir où Satan, passé des tanks aux statistiques, se fait expert et technocrate : le technocrate en chef du Paradis sur terre, le maton bienveillant du goulag hédoniste où chacun, libéré des conséquences de ses actes, se retrouve condamné à jouir à perpétuité !

L’Apocalypse n’est pas une idée d’avenir. C’est l’actualité brûlante. La question n’est pas de savoir si nous y sommes entrés ou non, mais si elle a un sens ou si elle en est dépourvue. Si ce sens nous brûle ou s’il nous laisse froid. Si nous sommes en éveil ou si nous dormons éveillés.

Castellani s’étonnait énormément que les autorités de l’Eglise ne se réfèrent plus du tout aux grands textes apocalyptiques, au moment même où ce que disent ces textes pourrait nous aider à comprendre ce qui se passe. Soulignant la coïncidence, il invitait à revenir d’urgence à la prophétie primordiale, celle qui rayonne dans le sermon eschatologique du Christ [21], dans les Lettres de Saint Paul, dans les Révélations du Livre de Saint Jean. Car tout y est – prévu, prédit, pesé – jusqu’à l’indifférence et au tiède mépris que nous lui opposerions. (Demandez aux chrétiens actuels ce qu’est la Parousie, la plupart n’en ont tout bonnement pas entendu parler ; quant aux sages et aux cultivés qui en connaissent la signification, fidèles à leur lignage alexandrin, ils vous diront qu’il s’agit d’une allégorie, d’une métaphore, d’une figure de style, que sais-je encore).

« La maladie mentale spécifique du monde moderne est de penser que le Christ ne reviendra jamais » écrivait clairement Castellani. « Ou de ne surtout pas penser qu’il reviendra. En conséquence de quoi, ce monde n’a aucun moyen de comprendre ce qui lui arrive ».

Mais voilà, ce monde ne veut pas comprendre ce qui lui arrive, tout comme il ne veut pas le retour du Verbe Incarné. C’est pourquoi ce monde se détruira, que nous le voulions ou non. Nul n’a dit que son autodestruction aurait lieu dans un claquement de doigts. Etant donné notre talent à maintenir en vie ce qui devrait mourir, nous avons d’affreux beaux jours devant nous. Qu’il s’agisse de quinze jours, de dix ans ou de quinze siècles, c’est du pareil au même. René Girard, autre grand apocalypticien, précisait que ce serait le temps que nous allions mettre « à refuser d’entendre, à nous aveugler de plus en plus, coûte que coûte, jusqu’à nous exterminer les uns les autres ». Refuser d’entendre, s’aveugler coûte que coûte, c’est ainsi qu’il faut prendre les formules sinistrement loufoques par lesquelles nous nous exhortons les uns les autres – dans cette grande panique que nous appelons une « crise du sens » – à « faire sens », à « inventer du sens », pire encore à « créer du sens ». Au fond de quelle crevasse d’orgueil faut-il que nous ayons dégringolé pour penser une seconde que nous pourrions être les auteurs de ce qui nous a conçus ?

Non seulement l’apocalypse est en cours, mais le gros des forces antéchristiques ont pris leurs quartiers. Il n’y a pas à attendre qu’elles fassent autre chose que substituer leur arsenal d’absurdités à ce qui signifie surabondamment en nous et autour de nous. Le Sens ne s’approche-t-il pas d’ores et déjà dans un tel éblouissement et dans une telle stridence que nous sommes contraints d’élaborer des écrans géants et des casques intégraux pour ne pas le voir et ne pas l’entendre ?

Alors que faire ? Tout n’est-il pas assez affligeant ? Faut-il encore rajouter des imprécations à nos fardeaux ? N’avez-vous pas plutôt des mots qui réconfortent ?

Choisis parmi des centaines, les quelques textes que nous présentons ici n’évitent pas ces interrogations ; ils les portent à la hauteur où elles doivent être portées. Fraternellement et follement sincère, d’une droiture et d’une fraîcheur sans pareilles, puisant son timbre et sa bonté au saloir des Evangiles, nous aimerions que la voix qui les forma soit précisément calibrée pour l’acoustique de notre temps. Nous aimerions qu’elle ait le coffre nécessaire pour résonner dans une époque aux enjeux d’autant plus grands que les hommes y sont petits. Car nous n’avons pas besoin de « messages d’espoir », mais de découvrir ce que veut vraiment dire « espérer contre toute espérance ».

Jamais la vérité n’a semblé moins aimable, jamais elle n’a été moins aimée. En lisant Castellani, en l’aimant, le lecteur comprendra peut-être que l’amour du vrai est la condition du véritable amour ; et peut-être se sentira-t-il appelé lui aussi à prendre les armes – ces armes que Dieu a mis à notre disposition pour tenir ferme et résister, quand tout nous pousse à déposer nos âmes.

Conformément à l’adage, ce prophète ne le fut pas en son pays. Ce que nous savons désormais, c’est que nul ne sera prophète tout court, où qu’il se trouve domicilié dans la galaxie. Lorsque les prophéties s’accomplissent, ne nous reste que les Commandements ; ne nous reste qu’à choisir entre un horizon de perdition ou de sainteté. Le diable ne se déchaînerait pas tant sur la terre s’il n’était définitivement tombé. Ses dernières heures, il les dépense à faire croire qu’il triomphe ; il peut faire illusion, mais il ne peut rien contre la plus humble prière, ni contre la Parole lorsqu’elle est restaurée dans sa puissance originelle et créatrice.

Malgré ses affres, malgré ses tribulations, une confiance indestructible habitait Leonardo Castellani. Ce n’est pas sans gratitude que j’ai vu la lucidité, le courage et l’humour qu’il en tirait nous parvenir jusque dans nos bas-fonds, mystérieusement, comme l’éclat d’une étoile blessée mais invaincue. Il savait que la partie est gagnée du point de vue de l’Eternel. Toute son œuvre et toute sa vie nous pressent de mettre d’accord nos cœurs et nos esprits avec l’esprit de cette victoire, de les accorder dès à présent au diapason du Royaume qui vient. Quelle que soit l’issue de nos batailles, c’est la seule chose qui dépende de nous. La Grâce, comme toujours, aura le dernier mot.

Saint Bonnet-le-Chastel, noël 2016

[1] Cristo ¿vuelve o no vuelve ?, Paucis Pango, 1951.

[2] La Première Semaine, Paris, 1934.

[3] Qu’il fréquenta lors de son séjour en France au début des années trente. Maritain évoquera « notre ami le Père Leonardo Castellani » dans une note d’ART ET SCOLASTIQUE,  p.217, 2d édition. Nous renvoyons le lecteur à la notice biographique en fin de volume.

[4] Voir “La Gran Conversación: Castellani – Newman”, de Sebastián Randle, éditions Vórtice, Buenos Aires, 2005.

[5]Leonardo Castellani. Cómo sobrevivir intelectualmente al siglo XXI. Los escritos más polémicos del Chesterton de la lengua española”, édition de Juan Manuel de Prada, Madrid, LibrosLibres.

[6] Voir l’article « Saint Gilbert du Bon Sens ». Castellani présenta l’œuvre de Chesterton au public argentin et traduisit nombreux de ses poèmes.

[7] « Mundus vult decipi », Saint Augustin (La Cité de Dieu, Livre IV).

[8] La vie de Leonardo Castellani présente certaines similitudes avec le parcours de ce grand saint du IVème siècle, qui fut sévèrement réprimé par ses confrères, condamné et ostracisé pour « rébellion » et « fanatisme ».

[9] Dans l’esprit de l’Epître aux Romains de Saint Paul, les nombreux textes qu’il consacrera à la « question juive »  désigneront l’une des raisons de l’aveuglement antisémite dans l’identité profonde de la trahison juive et chrétienne: trahison de la Loi pour le peuple de l’Ancienne Alliance, trahison de l’Amour pour les fidèles de la Nouvelle. (Voir LAS IDEAS DE MI TIO EL CURA).

[10] Matthieu 13, 47 : « Le royaume des cieux est encore semblable à un filet jeté dans la mer et ramassant des poissons de toute espèce ».

[11] « On peut considérer l’énorme vogue du roman policier comme une calamité, mais c’est d’abord un fait… Notre époque s’entiche des aventures de gendarmes et de voleurs comme le XVème siècle s’enticha des livres de Chevalerie, comme le XVIème s’enticha des romans picaresques, comme le XVIIème et le XVIIIème s’entichèrent du genre pastoral. Et pour les mêmes raisons. » (Sherlock Holmes à Rome, Critique Littéraire, 1945).

[12] Fameuse formule de Léon Bloy, toujours à méditer, dans LE SALUT PAR LES JUIFS. Nous attribuons ici volontairement au judéo-christianisme ce qu’il n’attribue qu’au peuple hébreu et à ses prophètes.

[13] Si Castellani put dire qu’entendre parler Borges lui rappelait « cette vieille fille qui donne des cours de yoga à la radio municipale »,  il écrira aussi ceci : « Il ne faut pas lui vouloir de mal ; au contraire – dans la mesure de nos forces. Notre littérature ne foisonne pas tant de bons auteurs pour que nous puissions nous offrir le luxe d’en laisser un de côté. Oublions ses blasphèmes qui ne sont pas si nombreux et qui sont le plus souvent bien cachés ; faisons abstraction du mauvais et gardons le bon, c’est-à-dire son habileté, sa hauteur, sa distinction, sa connaissance de la littérature, son usage de l’espagnol, élégant et châtié, quoiqu’un peu guindé et pédant.» Borges en un mot (Verbo, Buenos Aires, N°124, septembre 1972).  

[14] Pour une définition limpide de la « Religion du jour », nous renvoyons à l’homélie du 26 août 1832 du bienheureux cardinal John Henry Newman.

[15] A près de 75 ans, il regrettera de ne pouvoir se mettre sérieusement au danois pour approcher Kierkegaard dans le texte.

[16] « Ce qui caractérise le théologien médiéval, c’est sa quête passionnée de compréhension, à côté de quoi le théologien moderne semble un simple « mémorisateur », scrupuleux et minutieux jusqu’au délire ; gardien et palefrenier de l’hippogriffe théologique, il ne lui vient jamais l’idée d’enfourcher l’animal fabuleux pour s’envoler sur son dos. L’archiviste a tué le rêveur, et c’est pourquoi aujourd’hui les traités de Théologie ressemblent plus à des codes législatifs qu’à des poèmes ». Leonardo Castellani, Prologue à la Somme Théologique de Thomas d’Aquin. 

[17] Ego autem sum vermis et non homo obprobrium hominum et abiectio plebis. Psaume 22 (21).

[18] Denis de Rougemont, Deux princes danois, in LES MYTHES DE L’AMOUR (1961).

[19] « Lettre à Barletta. Idéal communiste ou idéal chrétien », in LES IDEES DE MON ONCLE CURE.

[20] Genèse, 3 :7.

[21] Matthieu 24, Marc 13 ; Luc, 21.