Le prophète (1826), par Alexandre Pouchkine

 

Tourmenté par la soif des choses spirituelles, je me traînais dans un désert sombre, quand un séraphin à six ailes m’apparut à l’entre-croisement d’un sentier. De ses doigts, légers comme un rêve, il me toucha les prunelles : et, sagaces, mes prunelles s’ouvrirent toutes grandes comme celles d’un aigle épouvanté. Il toucha mes oreilles : et elles furent remplies de tintements et de sonorités et j’entendis la palpitation du firmament et le haut vol des anges, et la marche des polypes dans les bas-fonds de la mer, et le développement des broussailles dans les vallées. Et il se colla à mes lèvres, et arracha ma langue pécheresse, pleine d’artifices et de mensonges ; et de ses mains ensanglantées il darda entre mes lèvres l’aiguillon du sage serpent. Et il me fendit la poitrine avec son glaive et en ôta mon cœur pantelant et dans ma poitrine ouverte il enfonça un charbon tout en flammes. Comme un cadavre, j’étais couché dans le désert ; et la voix de Dieu retentit jusqu’à moi : — Lève-toi, prophète, regarde et écoute ; que ma volonté te remplisse et parcourant les terres et les océans, brûle de ta parole les cœurs des hommes !

 

Traduction d’Ivan Tourgueniev et Gustave Flaubert,
parue dans
La République des Lettres, 1876.
(
Bibliothèque russe et slave©)