Nuages (extraits)

 

« Tout m’est ciel »
Caussade

 

 

 

Comme Dieu sans ses saints est le ciel sans nuages. Inaccessible, immense écrasant quant-à-soi, fermé à double tour, château fort dont le pont-levis s’est relevé, l’azur ! Une erreur de mot de passe, c’était il y a longtemps, n’importe, il ne veut rien savoir : ses chaînes ne chanteront plus, jusqu’à nouvel ordre.

 

*

Mais toujours ils viennent, sans aucun bruit de parole, les nuages.
Sans aucun bruit de parole, par millions de tonnes impondérables, pour le déluge ou pour la paix, ils viennent.
Ayant choses à dire, ils les disent seul à seul à l’enfant dont la nuque se brise pour les apercevoir. Ne dirait-on que les nuages se penchent et lui soufflent à l’oreille les secrets soupirs de l’incréé ?
Ils l’entretiennent d’au-delà par un truchement de matière lucide, à cheval sur les dimensions. Du monde invisible au monde visible, et vice versa, leurs aller-retours, leurs mœurs, leurs aventures, voilà ce qu’ils racontent, sans aucun bruit de parole.
Sans aucun bruit de parole, éloquemment toutefois, premiers mentors en largeur, longueur, hauteur et profondeur.
Et toute une école pour la métamorphose, toute une parascève pour la transfiguration !

 

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Nuages, fils d’eau, de vent et très dive fantaisie !
Hauts Lieux ! Merveilles des merveilles !
Cantiques du Cantique !
Naturelles métaphores de la surnature !
Canyons de la Miséricorde !
Notes de bas de page du firmament !
Migrantes iconostases !
Aborigènes du bleu !
Délectables œdèmes du céleste amour !
Hautes chaires dont les prêches ensauvagent !
Ecuries des immortels qui hennissent dans mon sang !
Copeaux du rabot de l’éternelle Gloire !
Sphynx ! Logogriphes !
Pâles runes analphabètes ! Housses à songes !
Sidérurgies de chimères ! Edredons pour dragons !

Et passant comme les pensées d’homme.
Et passant comme les hommes.
Passant, ne faisant que passer.
La question est : passant par quoi ? Passant par où ?

 

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Oh, Passant qui tombe des nues à force de les regarder passer !
Pour en tomber, encore faut-il que tu y sois monté.
– Mais je cherchais asile au-dessus de l’horreur des temps…
Oh, Passant qui ment ! Avoue-le, ce n’est pas seulement de l’horreur des temps que les nues te délestent, mais des horreurs de ton cœur et de l’atroce histoire de tes pensées.

 

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Mais encore : drilles des cieux !
Ludions ! Bouffons ! Bateleurs !
Miroirs des truismes et des béatitudes !
Lessiveuses ! Blanchisseries !
Alphabets échevelés !
Eponges du malheur ! Bonheur des imbéciles !
Chaises à porteurs de l’intellection fatiguée !
Etouffoirs des fausses notes du clavier humain !
Îles où s’exiler gratis !
Muets messagers amnésiques !
Hauts intestins de soie digérant les démons !
Postillons des ténèbres ! Larves des prophéties !
Migraines du globe ! Berceaux des morts !
Tombes où dormir les yeux grands ouverts !
Bûchers à blanc ! Encens furieux !
Fumées de tous les holocaustes !
Silos de larmes pour grands chagrins futurs !
Epithalames des noces cosmiques auxquelles nul n’assiste !
Haleines d’ailleurs et d’autrefois !

 

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Pour peu qu’au cours des cruelles et noueuses affaires humaines, tu prisses goût des nuages, et pour peu que ce goût devînt coutume, une distance à toi-même se fera telle qu’ensuite on ne l’accourcit plus – cela en dépit du sincère désir de te nouer à l’affairement, de jouer aux cruautés d’en bas, d’y pousser ton sale petit bonhomme – et tu auras souvent occasion d’ouïr cette parole étrangère : « Ohoh, vous êtes parmi nous ? ».

 

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La genèse est celle-ci : une vapeur s’éleva de la terre, arrosa le sol, et les mains du Grand Potier formèrent l’Adam avec un peu d’argile. Son Pouce lui fit deux trous dans la tête, et Il y souffla la vie. Dès après que sa créature en fut toute enflée, sachant qu’elle aurait orgueil du souffle même, Il maintint les nuages, si faciles à désenfler, pour lui rappeler que son Esprit souffle où Il veut, comme Il veut, quand Il veut.

 

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– Hors de toi !, dit l’Occident.
– En toi !, dit l’Orient.
A ces pôles contraires, à cet écartèlement perpétuel de ton être, les nuages répondent :
– Nulle part ! Plus loin en dedans ! En toi au-dessus de toi ! Là-haut tout bas !

 

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Ne pas tenir boutique de rêve et d’avenir, comme les néphomanciens de Babylone.
Fortifier le chétif élan qui, par les corporelles apparitions, convoie vers la signification qui les crée.
Accepter que ces signes fondent sur la langue à mesure qu’elle les nomme.
Se rendre capables des nuages, car ils cachent, et tout ce qui cache révèle.

 

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Lumière, née de la Lumière, Tu pais un singulier bétail dans les prés de ta juridiction. A-t-on vu plus gros patauds ruminants sous la coupole respirable ? Tant de mufles brouter la luzerne troposphérique, les épais fourrages de l’air odorant ?

Alors que la nuit tombe, trois bos taurus stratus phosphorent flanc à flanc, ameutés autour d’un bloc de sel. Ils lèchent la lune.

 

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Nuages frangés comme des fauteuils de grand-mère à quoi s’agrippent balayures et moutons du plus exquis des gris,
Nuages pouilleux comme la roue des paons albinos,
Nuages bruissant de cils comme le moucharabieh d’un riche marchand au harem nombreux,
Nuages percés comme l’os des crânes sur la pierre plate du sacrifice,
Nuages à trous comme un jubé, occultant le chœur mais divulguant les rayons de l’hosannah, en pointes de flèche à perforer les sourds.

 

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L’extraordinaire impermanence des nuages, la jubilation qu’ils mettent à muer, provoquent en retour l’instinct d’arrêt, le désir de fixer une forme dans l’hémorragie des formes. Une pour l’habiter, une qui soit viable, une qui dure, sache vieillir. Or naissance et mort, c’est tout un pour eux.
Quelques minutes, quelques secondes d’ivresse, et retour au four natal. Non pas tant comme sanction, mais parce que l’homme ayant vite fait de se droguer avec les figures de l’absolu – il se droguerait avec un clou –, le devoir lui est suggéré d’une rage plus légère et d’un sens irréductible à l’étreinte.

 

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Architectures ? Chantiers plutôt, chantiers toujours, chantiers repris sans fin, avec de lents bouleversants effondrements silencieux qui valent tous les palais du monde. Palais qui, s’effondrant, édifient !

 

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Embarqués comme nous autres, mais avec des airs d’embarcations qui pourraient nous délivrer du coin sempiternel, nous débarquer n’importe où (combien de milliers d’ailleurs par nuage ?), nous désamarrer des tâches quotidiennes et des soucis obsédants, nous prendre à leur bord, filer doux vers d’autres caps, d’autres pays, d’autres circonstances, et alors adios, circonstances toujours semblables, adios circonstances éreintantes, adios!

Ô barques primitives, bien avant la première carène, bien avant la première voile, nos ancêtres n’ont-ils jamais brûlé d’un grand départ en vous regardant ?

Mouchoirs, foulards ou chiffons agités là-haut, pour dire adieu, pour narguer, faire envie, nous laisser inconsolables et seuls, mains dans les poches du pardessus de l’âme, sur le petit quai glissant de la condition humaine.

 

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Un jour, grands coffres venus d’Asie sur l’épaule des géants de l’air. Coffres de grand poids, grand prix, au cuir couleur de datte et d’ecchymose, aux ferrures d’argent clair ! Si lourds que le sol à peine supporte leur ombre.
Et c’est aussitôt l’agitation, la frénésie, car qui ouvrira leurs entrailles ? qui libèrera leurs trésors, leurs suaves épices, parfums d’outre-monde, et tout le semencier de la vie ? qui tirera de leurs mamelles le lait dont l’âme a soif ?
Et c’est ainsi que l’erreur arrive, et que, bien tard, après tant de désemballage, après des désillusions sans nombre, on découvre qu’il n’y avait rien à libérer, rien à ouvrir, rien à traire. Le coffre était l’or, comme le messager le message.

 

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Que nul ne moque ces peaux de baudruches ! Pour les défendre, je prendrais du bélier la double ammonite et donnerais de la corne dans vos phrases ! Alors nous verrons si la consistance est l’une de vos propriétés, ou si vous aviez à vous plaindre de vous aux dépens de meilleurs que vous.

Pour l’heure, à point sortie des forges du froid, une ère glaciaire vogue au zénith, infectant tout l’éther disponible de la pureté inouïe du mot chaste. Elle vogue, antarticquement éployée au-dessus du pantin fiévreux que je suis – et qui la suit, rafraîchi, transi de gratitude.

 

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Que disiez-vous, déjà, au génie de l’enfance ?
Qu’ils ne sont pas jouets du hasard, les hommes, toupies d’effets sous le fouet d’indiscernables causes, mais prodigieusement énoncés par le Verbe, selon une formule vitale et définitive, en composition permanente, à la manière de mots qui cherchent un accord du participe. S’ils ont perdu leur flair conjugal, s’ils errent au bord du gouffre, marginaux, séparés, voulant « vivre leur vie », la munificence de la page les assume, les poursuit de sa scansion aussi loin qu’ils s’égarent. Cela jusqu’à la fin des temps, au chef-lieu du plérôme.
Ainsi voyais-je, parfois, comme aux antiphonaires la danse immobile des neumes, un psaume en suspens sur la peau de truie du crépuscule : chaque nuage bien à sa place, plein à bloc, tonique, quadrangulaire, équidistant – et de l’un à l’autre une mélodie à moduler.

 

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Soudain, dans l’éclair, un fœtus d’archange. Les orages de chaleur ont de ces surprises. A la faveur des grandes radiographies qu’ils pratiquent sèchement, on distingue une nuée à l’écart, une nuée lourde, en gésine. Dans le haut voltage, les explosions du magnésium illuminent tout le réseau veineux du placenta céleste. Alors, soudain, en transparence, on voit l’ébauche d’une triple paire d’ailes, les métacarpes d’un Moissonneur. Alors la mâchoire se décroche, et les mots se font dessus dans leur petite culotte de salive.

 

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Nuage livide, pendolant, vieux routier du malaise. Malade d’en avoir trop vu, et partout pareil. Au fin fond de la chambre des peines il suinte, dégouline comme un crépi, macère comme une mousse au nord de tous les murs, comme dos de planche humide, pourriture, remord sans cause.
C’est tout aussi bien guenille, serpillère, paillasse, linceul de spectre. Avec l’enthousiasme du jeune chien qui d’un rien s’émeut, un trait du soleil s’y intéresse ; il repart bientôt, ne lui ayant trouvé aucune couleur. La sueur de toute une vie a délité ses fibres.
Rien d’étonnant que les yeux se détournent à son passage. Pourtant, l’Unique, c’était lui. D’un aspect si médiocre, qui eût deviné le talisman qui réconcilie le cœur avec l’esprit, et le corps avec l’âme, et l’âme avec le monde ?

 

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Quand ici-bas la fleur des schismes ouvre sa corole carnivore, et que les tégénaires absconses grouillent dans les épigastres, et que tous sont plus ou moins suspects, artisans de mensonge et d’abomination, le grand Noir n’est pas loin. Il prend mesure de l’infâmie. A sa traîne, des flottilles d’autres Noirs, armada d’orageux, martel en tête, fauteurs d’enclume.
Noirs, noirs, noirs.
Noir du poivre, noir du mâchefer, noir du verdict.
Au-dessus de la ville, ils méditent et maudissent.
Ils sont pour la discorde, ils sont contre les pour.
C’est qu’ils ont charge de grêlons âgés de plusieurs siècles.

Que d’épées dans l’hiver de leur cœur !

Tardivement, une voix leur arrive, immense, grosse et grave, une voix de roc, partout écoutée, répétée, ventriloque jusque dans les cavités osseuses du spectateur qui n’en peut mais – tardivement, ayant d’abord procédé à d’éblouissantes auscultations qui ne laissent planer l’ombre d’aucun doute sur l’étendue du mal.

Puis, d’un coup, la trique aveugle de la justice s’abat.

 

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Que la splendeur soit pour les pauvres et les petits, les nuages l’affichent et le répètent sur tous les tons. Tout au bas de l’échelle, le plus mouisard des crève-la-faim peut toujours sortir par un trou de sa hutte, se dresser sur ses jambes au sommet d’une décharge, pour ajuster sur sa tête la nébuleuse couronne de l’immensité. Quelle mouche, quel empereur lui disputera son titre ? Un instant, il est roi, à jamais.

 

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Adorables brumes qui naissent au matin dans les forêts de pins et qui, sans force encore, quasi invertébrées, tètent longuement les flancs de la montagne. Adorable fretin de nymphes, aux langueurs d’incubation, aux nappes d’atomes émotifs, d’une viscosité de laitance.
Mais ne vous y fiez ! A midi, gorgées du vin des arbres, elles élèveront une viande d’or splendide, et leur volonté rôtie au soleil étendra sur les cimes la puissante musculature du fauve.

 

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Pourquoi cette aimantation aux confins de la vue, sinon parce que c’est par là qu’Il revient, comme c’est par où Il s’en fut, plongeur parfait dont les pieds, sans une éclaboussure, trouèrent quelques nuages, figurant la nageoire du poisson qui remonte à son Principe ?

 

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Persévérance des nuages ! Rudes leçons de douceur ! Implacablement douces ! Tendre opiniâtreté ! Ah, ne s’endurcir jamais, sauf dans la douceur !

 

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Un jour viendra – si nous ne sommes pas déjà en train d’en vivre les premières heures – où seules seront entendues la langue embrenée des besoins du moment, la langue sentimentalo-juridique de l’amour-propre, la langue réglementaire de l’envie jalouse, sous le règne implacable des machines parlantes. Un jour viendra où l’on moquera, rabaissera, jettera aux oubliettes les anciens enthousiastes, ceux qui parlaient des choses en balbutiant, avec l’éloquence stupéfaite de l’amoureux. Un jour viendra où les derniers représentants de cette race maudite et saugrenue seront contraints, pour ne pas suffoquer sous la pression de leur immense désir, de s’adresser directement aux choses elles-mêmes, aux créatures muettes, organiques et minérales – vaches, rochers, nuages –, plutôt qu’aux êtres de leur espèce, car d’êtres, alors, il n’y aura plus l’ombre.