Quelques arguments pour ne plus parler des mauvais livres

 

L’une des questions les plus redoutables auxquelles soit confronté l’esprit qui s’aventure dans le monde concerne la littérature contemporaine. Lire de la littérature contemporaine est tout à fait obligatoire pour qui veut paraître un tant soit peu crédible, littérairement parlant. Si vous n’en lisez pas, et si l’on vous demande pourquoi, il est conseillé de prendre votre air le plus navré en disant : « Pas le temps ! » ; ce qui ne sera jamais exact qu’aux trois quarts, car en vérité, ceux qui n’ont pas succombé aux charmes de la littérature contemporaine se sentent parfaitement idiots devant la réalité qu’on appelle ainsi; ils n’en saisissent pas les enjeux, ou ces enjeux leur apparaissent si lointains, si éloignés des livres qu’ils aiment lire et de ce qui les anime personnellement qu’ils ne les aperçoivent même pas ; ce sont des choses qui existent, certes, mais qui n’ont pour eux aucune espèce de consistance, comme la vie des insectes pour les éléphants, ou l’inverse, si vous préférez. Il leur semble qu’entre la littérature qu’ils fréquentent et celle qui s’écrit à leur époque un gouffre se soit creusé, d’une profondeur et d’une largeur telles qu’on ne parle plus vraiment de la même chose.
Pour des raisons un peu mystérieuses, qu’on devine inextricablement liées entre elles, tout à la fois psychologiques, historiques et commerciales, l’espèce des écrivants se trouve aujourd’hui peuplée par un nombre considérable de personnes qui affirment haut et fort qu’elles écrivent par nécessité vitale et qu’elles ne savent pas quoi faire d’autre. Sans précédent dans l’histoire de la Littérature – de cette Littérature dont les plus grands auteurs savaient, outre écrire, faire mille autres choses, et narraient à l’occasion celles qu’ils avaient faites eux-mêmes ou qu’ils avaient vues faire pour occuper leurs loisirs ou leur séjour en prison, auteurs qui eussent mangé leur plume, bu leur encre et coupé leur doigts plutôt que d’être contraints par autre chose que le libre exercice de leur volonté –, ces personnes n’hésitent pas à soutenir qu’elles obéissent à une autre volonté que la leur ; mieux, elles en tirent une sorte d’aura, de brevet d’authenticité, qui les distingue du dilettante et de l’amateur aussi sûrement qu’un diamant de dix-huit carats se distingue d’un bijou de pacotille. Leur nombre, c’est un constat, va grossissant de jour en jour. Un effet de puissance, de légitimité magique et surnaturelle, semble attaché à cette curieuse profession de foi – laquelle revient avec une fréquence insolite, quasi réflexe, dans les propos de l’écrivant tenu de se justifier.
Qu’on lui pose la question « pourquoi écrivez-vous ? », ou qu’il se la pose à lui-même, qu’il soit tout en bas du génotype, dans la savane desséchée de l’insuccès, ou qu’il soit tout en haut, perché sur ses chiffres de vente comme le lion au sommet de la chaîne alimentaire, l’écrivant répond toujours la même chose ; et tous ses confrères écrivants, qu’une nécessité d’égale puissance pousse à écrire – quand il ne s’agit pas d’une urgence, d’une passion irrépressible, d’un instinct impérieux et fatal – n’y voient rien à redire ; ils hochent la tête d’un air grave et pénétré, tant c’est là le brûlant secret unanimement partagé de la gent écrivante.
Comme toujours, à l’origine des fléaux collectifs il y a quelque initiative individuelle, plus ou moins aveugle aux évolutions ultérieures qu’elle a provoquées : la grippe porcine commença par un premier cochon, qui mourut sans avoir pu se flatter, le pauvre, de la splendide pandémie dont il était le père. Il n’est pas interdit de soupçonner que le germe, ou le mot de passe, ou le nouveau sésame-ouvre-toi de toute raison écrivante fut élaboré par Samuel Beckett un soir de mauvais vin, lorsqu’il répondit pour son compte : « Bon qu’à ça ». Lapidaire, provocante, avec son nihilisme tragico-sarcastique, avec son arrière-goût d’effondrement général et de céphalée post-partum, la formule était amusante, sinon heureuse ; surtout, elle était personnelle ; on peut dire qu’elle allait comme un gant à l’Irlandais, ou plutôt comme une vieille mitaine – rêche, miteuse et sans chaleur, à l’instar des personnages qu’il aimait peindre. Mais peut-on dire qu’elle va comme un gant à des milliers d’autres qui la reprennent plus ou moins à l’identique, comme un article de prêt-à-porter ?
Il est étrange qu’aucun anthropologue féru de mutations ne se soit encore penché sur ce récent phénomène littéraire, inconnu par les siècles qui virent fleurir la grande Littérature. Qu’est-ce que cette multiplication d’écrivants nécessaires et strictement possédés par l’écriture nous apprend sur la société qui les produit ? Comment se fait-il que tant de gens, tout à coup, ne sachent rien faire d’autre qu’écrire? Quel sens doit-on accorder à un tel aveu d’infirmité, ainsi qu’à la gloire étrange, presque mystique, qu’elle recèle à leurs yeux comme aux yeux de ceux qui les lisent ? Serait-il nécessaire que l’Etat, dans sa mansuétude, alloue un traitement spécifique d’adulte handicapé à chacun de ces courageux graphomanes, à chacune de ces héroïques logographes que la Nature, le Hasard, la Providence ou le malin génie de la vocation littéraire a si durement frappés?
Si n’être bon qu’à ça est la seule justification de leur manie, que se passe-t-il quand nous jugeons que ça n’est même pas bon ?
Car – voici le point délicat et techniquement douloureux de toute l’affaire – la propagation du phénomène se trouve associée à la plus formidable médiocrité que le monde éditorial ait connue.
Il y a bel et bien une relation entre la misère du contenu et la colossale, candide, presque innocente infatuation des écrivants. C’est la relation la plus simple qui soit: une relation de cause à effet. En un mot, jamais on n’a eu aussi peu à dire depuis que dire n’est plus une charge ou une grâce, mais un privilège. Ecrire et publier des livres est devenu un privilège : nouveauté dont on ne saurait surestimer les conséquences, si l’on songe par exemple à des temps où l’écriture représentait une menace sérieuse contre la connaissance et la perpétuation de la mémoire humaine (Platon), une honte sociale, dégradante pour la noblesse (XVIIème siècle).
Au passage, on observera que l’écrivant écrit pour accéder à certain milieu, tandis que l’écrivain s’efforce de vivre à un certaine hauteur pour écrire. Rien de surprenant donc à ce que l’écrivant soit toujours persuadé qu’écrire est la chose la plus magnifique de toutes, alors que l’écrivain a tendance à penser qu’il s’agit d’une des plus misérables.
C’est au sein de l’univers démocratique spécifiquement égalitaire qu’écrire est peu à peu devenu un privilège tout à la fois insensé, banal, fascinant, mystificateur et monstrueusement associé à des vertus sans preuves. Contrairement à ce que raconte sa légende, cet univers aura engendré des privilèges en bien plus grande quantité que tout autre univers avant lui, il aura délesté toutes les choses matérielles de leur saine matérialité pour les plomber d’une intensité abstraite et symbolique qu’elle ne possédait pas auparavant – d’où la lutte acharnée qui y sévit, entre semblables se disputant pour la possession du symbole, du prestige, du signe distinctif. Et ne se disputant plus que pour la distinction en soi, c’est-à-dire pour rien.
Profitons-en pour livrer maintenant la raison qui nous a conduit à adopter le terme d’écrivant en lieu et place de celui d’écrivain. Ecrivain est un terme qui ne correspond plus à la réalité. Seuls les individus très vaniteux pensent que l’harmonie entre les choses et les noms est immuable ; traditionalistes à leur insu, ils continuent d’attribuer des qualités anciennes à des simulacres qui n’ont même plus les apparences de la chose qu’elles qualifiaient. Ils ne s’aperçoivent jamais qu’il y a davantage de talent et de substance littéraire chez les muets que chez les écrivants, davantage d’élévation d’âme dans le silence d’un chien que dans la futilité de leur imagination. Les vaniteux écrivants sont les frères jumeaux des lisants vaniteux.
Au XIIème siècle, un Rupert de Deutz racontait son voyage à dos d’âne pour aller croiser le fer avec les écoliers de Paris au sujet de la Toute-Puissance divine. Un Bernard de Clairvaux parcourait toute l’Europe sur une mule dans la ferme intention de convertir royaumes et principautés. De nos jours, les ânes et les mules ne portent personne, mais s’expriment. C’est leur privilège.
En dernière instance, si l’on veut économiser son temps, son encre et sa salive (plan d’austérité oblige), il faut juger d’une œuvre en fonction de ce que son auteur s’est proposé de faire. Or, pareils aux adolescents ingrats dont ils sont la version quintessenciée, froide et planificatrice, les écrivants ne se proposent rien d’autre que d’acquérir la respectabilité ou la reconnaissance (la distinction), que de satisfaire un besoin d’être aimé, admiré, préféré à tout prix, même illusoirement et de façon très éphémère, l’espace d’un été ou d’une rentrée littéraire. A cet effet, tous les moyens sont bons, et les plus astucieux des écrivants, qui ont retenu la leçon des vrais séducteurs, se distinguent en affichant des sentiments symétriquement contraires à leurs véritables intentions. Feindre l’indifférence au succès est une technique éprouvée pour en avoir.
Enfin, les efforts qu’ils fournissent tous ensemble pour assurer leur salut social offrent un spectacle d’un comique inquiétant. Les scolastiques auraient simplement dit que la fin de l’ouvrier, la finis operandis, est chez eux une seconde nature, une telle habitude d’être qu’ils sont devenus psychiquement incapables de concevoir un but aussi pur d’amour-propre que la fin de l’œuvre, la finis operis. Comme j’invite le lecteur a partir du principe que la plupart parviennent à leurs fins, c’est-à-dire à accomplir ce qu’ils avaient en tête ou au fond de leur cœur (leur mine réjouie et leur satisfaction ne s’affichent-elles pas dans les magazines et sur les écrans ? En a-t-on jamais vu un seul s’écrier en pleine tournée promotionnelle: « N’achetez pas mon livre, je suis passé complètement à côté du sujet ! », ou encore « J’ai menti comme un arracheur de dents de la page 20 jusqu’à la page 130, après quoi j’ai lâchement brodé sur les souvenirs d’enfance de ma grand-mère mythomane… » ? ), j’en conclus avec lui qu’ils produisent une littérature différente, une littérature autre, une littérature étrangère en quelque sorte à celle que s’obstine à lire, on ne sait pourquoi, le lecteur de littérature non-contemporaine.
Si nous cédions à l’envie de nous égosiller en criant à l’imposture, si nous nous mettions à relever les perles les plus exquises de la contemporanéité littéraire en nous arrachant les cheveux par poignées, ce serait à peu près aussi efficace que se scandaliser que les fourmis pompent le sucre au cul des pucerons. Il n’y a rien à faire. C’est le miellat dont elles sont friandes.
L’écriture de livres n’est pas l’activité la plus naturelle qui soit ; s’y adonner suppose rien moins qu’une prétention à l’attention d’une partie du genre humain. Heureusement, personne ne nous oblige encore à combler cette prétention ; nul préposé du Ministère de la Culture ne se penchera sur votre épaule à l’heure de dormir, en vous sommant d’avaler dare-dare le dernier Prix Goncourt ; aucun gendarme ne braquera un revolver sur votre tempe tant que vous n’aurez pas fini tel recueil de nouvelles d’Anita Blablabla ou tel roman-confession de Sergueï Machinikoff. Critiquer des mauvais livres, c’est-à-dire des ouvrages qui ne se sont jamais donnés pour objectif de rendre intelligible ou de mettre en scène les sujets qui nous préoccupent, qui n’ont jamais attaché à cette tâche le devoir du style ou l’exigence de la beauté, semble non seulement vain, mais contre-productif – un peu comme cette erreur des Grecs qui, pour punir Erostrate, proclamèrent partout l’interdiction absolue de prononcer son nom : résultat, la mémoire de ce minable saboteur est parvenue jusqu’à nous, bien plus illustre que si personne ne s’était avisé de le condamner au silence.
Ne serait-ce que pour ne pas devenir fou – et quels que soient la passion qui m’est propre et le sérieux ridicule avec lequel ces lignes sont rédigées – il est vital de se souvenir qu’il y a des choses plus nécessaires que la littérature dans la vie. Et de ne jamais oublier que tous les opus de X et de Y sont singulièrement désarmés devant le lecteur qui a de tout autres livres à fouetter.