Christianisme sauvage

 

 

 

A Joachim, mon fils

 

 

Il n’y a pas de mots assez forts pour qualifier l’horreur du christianisme bourgeois. Le mal qu’il a causé est extrême. Au contact de ce type de chrétiens auto-proclamés et du clergé qui l’entoure, quiconque ayant encore un peu de flair ou d’âme se surprend à grogner, presque à rugir. Nous le voyons revenir aujourd’hui sous des formes nouvelles, bien moins fier qu’autrefois, bien moins triomphant, mais toujours persuadé de sa supériorité morale, qui est une supériorité de classe, la classe des meilleurs élèves de l’adaptation. Le christianisme bourgeois se trouve autant chez le chrétien traditionaliste que chez le chrétien progressiste. Le réactionnaire se couche avec lui, le novateur se réveille dans ses bras. Ce n’est pas surprenant. La superficialité se joue des partis et la corruption est partout comme chez elle.

En s’embourgeoisant, le christianisme est devenu politique, norme sociale, morale civique, boutique à vendre des colorants spirituels. La couleur change, pas sa nature. L’empoisonnement moderne se fiche des teintes, son abomination a seulement besoin d’additifs.

Le chrétien bourgeois est comme son contemporain non chrétien, un individu désuni et fractionné. En ne pensant plus comme il vit, en ne parlant plus comme il pense, il s’est parfaitement adapté au mode d’être de la société moderne, dont la principale caractéristique est d’orienter la vie dans une certaine voie, la pensée dans une autre et la parole dans une troisième, ainsi que l’avait remarqué Ernest Hello. En se scindant, il a perdu toute adhérence avec l’unité du Vrai, qui marrie le Bien et le Beau. Ce mouvement se vérifie à l’échelle de l’histoire : l’Eglise aura multiplié les réformateurs, elle aura multiplié les critiques et les analyses, et elle aura produit de moins en moins de saints, de moins en moins d’artistes.

Le chrétien bourgeois n’y voit rien à redire. Il se sert de sa langue pour dire autre chose que sa pensée, et il se sert de sa pensée pour se faire croire autre chose que ce qu’il fait. Entre le langage et l’entendement, entre l’entendement et l’existence, le divorce est consommé. Pourquoi ? Parce que così fan tutte, parce que c’est pratique et fonctionnel, et parce qu’aucun principe moral ne suffit jamais à l’emporter sur ce qui marche. Il est un mensonge sur pattes, mais il n’a pas l’impression de mentir, car il se donne un certain mal pour piloter comme il peut diverses fonctions hétérogènes dans un environnement exigeant. Cette discorde interne le fatigue beaucoup, bien sûr, et il frôle sans cesse le surmenage. Si vous lui dîtes qu’il vit dans l’erreur, il croit de bonne foi que vous voulez l’aider à améliorer ses performances. Sa médiocrité n’a qu’un but, être irréprochable, ergonomiquement assortie à la tripartition en vigueur.

Ce que notre homme ignore, c’est qu’il ne s’agit pas d’une question de moralité, ou pas seulement : il s’agit d’une question vitale. Pour continuer à vivre dans la division, il faut que chacune des sphères séparées de son activité obéisse à quantité de petits protocoles spécifiques, sophistiqués, contradictoires ; règles, codes, conventions absolument nécessaires pour assurer sa survie sociale et pour donner l’illusion de la vie à l’être qu’il asphyxie. L’enchevêtrement de ces formalités mécaniques trame désormais si bien la totalité des rapports humains qu’on ne voit plus à travers. C’est un tissu serré, d’une compacité telle que le plus fin des souffles ne saurait s’y glisser. Vous vous demandez encore pour quelle raison la société est irrespirable ? Ne cherchez plus. Toutes les autres causes sont des alibis.

Dans ce système de domestication intensive, le christianisme est soit bourgeois soit sauvage. Il n’y a pas d’autres possibilités. Et il est toujours sauvage aux yeux du domestiqué. Ici les mots manquent, car il faudrait un ton plus que des mots, et il faudrait un cri plutôt qu’un ton. Et ne pas craindre le ridicule qu’on réserve au chrétien naïf qui ose dire ce qu’il croit intimement, actuellement, violemment. Il n’y a rien de pire qu’une chose qui se survit à soi-même. Et aucun cadavre ne dégage une puanteur aussi forte que la décadence du christianisme.

A la fin de sa Brève histoire de l’Angleterre, Chesterton s’inquiétait de l’avenir de son peuple, qui allait bon train vers l’esclavage, au pas machinal des techniques d’embrigadement. Il en venait presque à souhaiter qu’il disparaisse, afin que le monde se souvienne des derniers Anglais comme de ceux qui moururent pour la liberté. A sa suite, mais plus gravement encore, l’on en vient à rêver que la barbarie de la modernité eût déjà balayés les derniers Catholiques de la surface du globe, afin que le monde se souvînt d’eux comme de ces indomptables qui moururent pour la foi.

Si je pouvais rugir, je rugirais en dressant le portrait du Dernier Catholique ; je montrerais ce qu’il est, une bête traquée et blessée à mort par les automates sociaux. Non pas un ange, non pas une colombe, ni un agneau, mais une panthère de Dieu, un puma christocentré en fuite sur l’adret de la civilisation occidentale. J’abandonnerais les vieux symboles sacrés, souillés par la propagande, et je décrirais cet animal condamné à l’extinction. Ses mœurs, son pelage, son allure, et la meute de robots qui le tue.

 

 

 

 

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