Cruelles forêts

 

                                                  

L’écrivain Italo Calvino a rapporté dans un beau livre l’entretien que Marco Polo eut avec le Grand Khan lors de son voyage aux confins de l’Asie. Avant de se séparer pour toujours, l’ambassadeur de Venise et le Souverain Mongol échangèrent encore quelques paroles, que nous retranscrivons.

 

Quand Kubilaï fut las des villes invisibles et des histoires urbaines, il demanda à son invité s’il avait rencontré d’autres choses dignes d’être contées.

–   J’ai rencontré des forêts, dit Marco Polo.

– Mes palais ont justement besoin de bois, dit Kubilaï. Par quelle forêt me conseilles-tu de commencer la coupe ?

Le visage de Marco se rembrunit.

– Je ne pensais pas à cet usage. Je ne pensais pas au service que les forêts rendent à la beauté de tes palais et à nos os frileux.

– A quoi me servent les forêts si je ne puis y couper mon bois ?

– Elles ont d’autres richesses, Ô Kubilaï.

Il expliqua au Grand Khan que, quelles qu’elles fussent, épouvantables ou admirables, envoûtantes ou terrifiantes, toutes les forêts qu’il avait eu la chance de visiter rendaient témoignage d’une façon personnelle et mystérieuse d’être une forêt.

– Alors narre-moi tes forêts, dit Kubilaï.

En manière d’introduction, Marco Polo commença par distinguer deux grandes sortes de forêt, celle de Brocéliande et celle de Birnam, à savoir la Forêt de Fées et la Forêt de Soldats, la forêt inaperçue qui attendait durant mille ans et la forêt féroce qui cessait d’attendre et se mettait en marche vers Dunsinane. Parmi les experts en forêts féroces, il évoqua Dante Alighieri, le poète de Florence, qui avait situé l’entrée de l’Enfer dans una selva oscura. La particularité de cette forêt était d’apparaître au milieu de la vie. Nel mezzo del cammin di nostra vita, dit le Vénitien dans sa langue.

– As-tu vu l’entrée de cette forêt ? demanda le Souverain.

– Oui, répondit Marco, je l’ai vue, il y a longtemps. Mais si Sa Majesté n’y voit pas d’objection, je préférerais ne pas en parler aujourd’hui.

– Bien, comme tu voudras, dit Kubilaï. Je t’écoute.

– La première forêt que j’ai rencontrée était un ensemble végétal de faible hauteur, mais de vaste étendue. On y trouve des arbres nains, ni arbres, ni arbustes, des arbres semblables à ces bonsaïs que tes ennemis cultivent dans l’Empire voisin et que tu connais sûrement, comme tu connais leur science de la torture, leur art de réduire l’homme à sa douleur et d’étirer la douleur de l’homme rapetissé. Ce sont des arbres de peu de force, de vigueur chiche, sans aucune majesté, sans aucune noblesse, dont l’agglomération empêche la croissance des grands arbres. En effet, ceux-ci, à cause de la lenteur de leur maturation, à cause de la profondeur que doivent atteindre leurs racines, n’ont jamais le temps de pousser parmi tant de petits arbres prolifiques et mesquins, qui s’arrachent facilement, mais renaissent sans répit. Aussi noble que soit leur aspiration au développement, aussi légitime que soit leur volonté d’épanouir leur puissance, aussi pressant dans leur sève l’appel de leur fruit, les grands arbres sont aussitôt contenus et sommés de rentrer dans les proportions légales. J’ai vu de mes yeux l’un d’entre eux, survivant malheureux et solitaire, lever fièrement son chef vers le ciel, pareil aux bois du cerf quand, percé de flèches, l’animal bascule en arrière sans un cri. Une meute d’arbrisseaux rachitiques et crochus l’entourait. Leurs rameaux griffaient les promesses de sa race, leurs rameaux épineux comme des ronces chahutaient son écorce, le pressaient jusqu’à l’étouffement, et l’on eût dit qu’un frisson de volupté parcourait cette foule avide, tandis qu’elle buvait à longs traits le peu d’espace vital qui lui restait encore. L’œil en était chagriné, Ô Kubilaï, l’œil se détournait avec effroi, avec pudeur, comme devant la jeune vierge qui cède aux avances du satyre. Et pourtant, et pourtant, qui sait si ces arbres nains ne se défendaient pas contre un péril mortel? Qui sait s’ils n’exerçaient pas leur droit à la vengeance ? Qui sait si, en d’autres temps, les grands arbres ne les avaient pas asphyxiés sous la superbe de leur ombrage ?

– Je sens que tu veux m’inviter à réfléchir, Marco. Je perçois chez toi une intention qui va dans ce sens. Pourquoi souiller le rêve avec des moralités qui ne sont que des pesanteurs de l’esprit ? C’est une drôle de manie chez vous autres Occidentaux…

– Ainsi sont mes forêts, Ô Kubilaï.

– Quelle est la suivante ?

– La suivante s’élevait toute droite au milieu de la plaine. Nus, rigides et presque blancs, les troncs des arbres avaient l’air de mâts de bateaux. Leurs longs fûts grinçaient formidablement, à la façon d’une flottille rassemblée dans un port, d’une armada réunie au complet pour un combat décisif. J’en fis la réflexion au guide qui nous accompagnait. Ce petit vieux, dont le visage se dissimulait sous une capuche, nous raconta qu’un peuple de navigateurs, après une victoire éclatante, ou après une défaite totale, avait eu l’idée d’enfouir tous ses vaisseaux à l’écart, le plus loin possible des côtes. Ayant trouvé l’endroit, ils avaient enterré les navires, et comme les mâts dépassaient, ils avaient laissé dépasser les mâts, tels qu’on les observait aujourd’hui. C’était un peuple d’âpres guerriers, qui avaient écumé les mers, qui avaient mis à profit tous les vents du monde durant des siècles. Pour preuve, en tendant l’oreille, si nous étions capables de cet effort d’attention (le petit vieux grinçait dans sa barbe), nous pouvions entendre tous les souffles qui naguère avaient fait claquer les voiles des grands mâts, et en tendant le nez (il ricana, et son ricanement était encore un grincement, en parfaite harmonie avec le bruit des arbres), nous pouvions aussi sentir les embruns portés par la brise marine, quoique nous fussions à l’intérieur du continent, à des centaines de kilomètres de la mer la plus proche. Et avec un petit effort supplémentaire, poursuivît notre guide en riant sous cape, car il doutait ostensiblement de nos capacités, nous pouvions percevoir la vibration souterraine provoquée par les milliers de coques qui s’entrechoquaient sous nos pieds, ballotées par le ressac du cosmos inférieur. Et tout ceci était un hommage, et cet hommage était une offrande, un formidable holocauste que les pirates avaient voulu offrir à tous les souffles du monde, en l’honneur de leur bonne ou de leur mauvaise fortune.

Comme j’en avais assez de ses sarcasmes, continua Marco Polo, j’exigeai que notre guide tranchât la question : ce peuple avait-il préparé l’holocauste pour célébrer un triomphe ou pour faire mémoire d’un échec ? Sans attendre, le guide s’exclama : N’est-ce pas la même chose ?, et cette fois son rire éclata haut et fort, sa capuche tomba, découvrant un visage brun, strié de rides et de cicatrices, un visage fendu par le rire, un rire fouetté et lacéré par tous les souffles du monde, et son rire fusa jusqu’au sommet de la forêt, où il craqua, et tous les mâts se mirent à craquer avec lui, dans un fracas gigantesque dont les poils de mes bras se souviennent encore. Telle était, Ô Kubilaï, la Forêt du Vent.

Marco Polo fit une pause, pour vérifier que son hôte ne dormait pas. Les yeux du Grand Khan étaient clos, mais par un geste des doigts, il lui signifia de continuer. Aussi entreprit-il de décrire une forêt plus à l’est, où vivait le grand Van, le félin de Sibérie. La singularité de cette forêt était que les arbres y imitaient les rayures du tigre. Prodigieux spectacle ! Ce n’était pas, comme les naïfs le croyaient, le pelage de la bête qui affectait la semblance du paysage forestier, ce n’était pas la blancheur de son poitrail qui copiait la neige immaculée des sous-bois, mais bel et bien l’inverse : la forêt toute entière mimait la fourrure de la bête, épousait la robe ondoyante et sauvage du fauve, et il n’existait pas de tigre dans une forêt, pas plus qu’il n’existait une forêt contenant un tigre, car là où commençait la forêt, là commençait le tigre. En conséquence de quoi, dire tigre ou forêt était indifférent, puisque le tigre était la forêt, puisque la forêt était le tigre.

– N’y avait-il pas des chasseurs de tigre dans la région, qui eussent pu mettre un terme à cette navrante confusion ?, demande Kubilaï, légèrement agacé.

– Il y en avait. Mais ils se faisaient dévorer par la forêt.

– N’y avait-il pas des bûcherons ?

– Il y en avait. Mais ils se faisaient dévorer par le tigre.

Marco Polo enchaîna sur une autre forêt qu’il avait rencontrée en revenant vers l’ouest. C’était une forêt qui restait longtemps basse sur l’horizon, à trois jours de marche, et qui tout à coup, comme une falaise, dressait un mur de conifères impénétrable. C’était la Forêt-Qu’on-Ne-Voit-Pas-Venir. Elle était réputée pour saisir d’effroi les hommes qui prévoient tout et qui ne sont prêts à rien. Sa faculté de se maintenir à distance, durant des journées entières, puis de surgir à l’improviste, sans crier gare, la rendait fameuse dans les écoles, où les maîtres enseignaient la sagesse aux élèves turbulents. Éreintés par des semaines de randonnée dans la steppe, les voyageurs fourbus disaient Quand est-ce qu’on arrive ?, ou Ca ne finira jamais, quand la forêt subite leur clouait le bec. Ce que leur cœur espérait depuis longtemps se trouvait devant eux et ils ne pouvaient y entrer. Ce que leur curiosité avait convoité leur était donné et ils ne pouvaient en prendre possession.  On ne les entendait plus se plaindre, on ne les entendait même pas regretter leur impatience, en revanche, on pouvait lire sur leur face cette expression de stupeur imbécile que provoque la découverte d’un vœu exaucé.

– Voilà une forêt dont mes ministres devraient prendre de la graine, dit Kubilaï. Eux qui réclament sans cesse des réformes et des changements!

Marco Polo parla ensuite de la Forêt des Sables, qui était une forêt fossile, faite d’énormes troncs couchés dans le désert, éparpillés parmi les dunes comme un jeu de mikado géant, le jeu de mikado d’un géant devenu fou, des troncs durs comme de la pierre, comme de la pierre congelée, comme la pensée d’un fou, comme la folie dans un crâne congelé sous l’ardeur du soleil. Il parla d’une forêt qui était élégante et paisible en surface, mais rancunière et embrouillée sous terre, il parla d’une forêt où les arbres se livraient une guerre de branches, où les branches se disputaient parfois furieusement, tandis que les racines étaient en paix dans les grandes profondeurs, et les deux forêts cohabitaient l’une à côté de l’autre comme une société décadente à côté d’une communauté unie, comme la douce hypocrisie à côté de la violence du vrai, comme le mensonge d’un courtisan à côté d’une vérité brutale.

– Tu me fatigues, soupira Kubilaï. Si tu mettais tes leçons en sourdine, nous pourrions éviter certaines extrémités. Nous pourrions éviter que ton insolence ne fasse connaissance avec l’application de mes bourreaux.

Non dico mai ma non ancora, murmura Marco Polo.

– Dois-je faire traduire ? Est-ce nécessaire ? Ou te reste-t-il d’autres forêts dans ton coffre à sornettes?

C’est alors que, non sans opportunité, le Vénitien se souvint de la Forêt Silencieuse, encore appelée Forêt Muette, ou Forêt du Silence, ou Forêt Sans Mot, ou Forêt de Nulle Parole – qu’un dialecte local nommait plus sommairement Chut. Dans la canopée de Chut vivait une espèce de singes unique au monde. Très peu de gens pouvaient s’enorgueillir d’en avoir vu un seul, mais on savait qu’ils communiquaient entre eux par gestes, par des remuements de branchages, par des arrachages de feuilles, par des mouvements de bras qui rappelaient sans équivoque toutes les alarmes du sauve-qui-peut. Naturellement, cette observation avait été faite par des êtres humains, et il était clair que les êtres humains ne leur inspiraient aucune confiance. Il courait bien des bruits à leur propos, de vagues légendes plus ou moins farfelues. La moins sérieuse disait qu’une très ancienne tribu avait vécu sur ces terres, elle était descendue des arbres et là, en lisière de forêt, elle avait habité le langage. Ses membres avaient parlé tout comme nous, c’est-à-dire qu’ils avaient échangé des informations et des points de vue, des mots doux et des flatteries, des paroles à double-sens et des quolibets, des menaces et des injures, des malédictions et des arrêts de mort, puis ils avaient pesé le pour et le contre, les avantages et les inconvénients de l’expérience. Ils éprouvaient un sentiment d’exil, une nostalgie sans objet, une honte diffuse devant ce qu’ils étaient devenus. Après de longues délibérations, – ajoutait la légende –, et d’un commun accord, ils choisirent de se taire. Concrètement et symboliquement, leur chef s’arracha la langue et il invita les siens à la piétiner avec lui. Ils retournèrent dans la forêt.

Marco raconta que, sa curiosité ayant été aiguisée par ce récit, il avait monté une expédition dans l’idée de voir de plus près cette étrange race de primates arboricoles. De jour comme de nuit ils avaient arpenté la Forêt Silencieuse, fait des battues, suivi des traces, posé des pièges. L’attente fut longue, mais la patience paya. Un matin, un spécimen se prit dans un filet. Malheureusement, quand ils arrivèrent, il était mort, sans doute de frayeur et d’épuisement, à force de s’être débattu entres les mailles. Mais quelle ne fût pas leur surprise quand ils découvrirent l’animal recroquevillé, son corps gracile, malingre, à peine plus grand que celui d’un gamin de quatre ans, moins épais, et pas très velu, sa peau parsemée de plaques de poils blonds, une peau rosâtre, disgracieuse, avec des plis qui pendaient aux aisselles. Les mains étaient petites et douces comme des menottes de bébé, la tête plutôt triangulaire qu’aplatie, et le nez, au lieu de présenter les narines caractéristiques du genre simiesque, formait une petite pointe cartilagineuse, diaphane, presque transparente. Sur son ordre, le médecin de l’expédition se livra à la dissection de l’individu. Il apparût que les cordes vocales n’étaient pas sous-développées, comme chez les autres primates, mais atrophiées. Tout l’appareil locuteur était en place, témoignant d’une aptitude parfaite à l’articulation de phonèmes complexes, et cependant il semblait qu’une longue négligence, ou un mépris radical, en eût peu à peu altéré le bon fonctionnement, comme les rouages d’une horloge arrêtés par la rouille sur une heure éternelle.

Quand Marco Polo termina de décrire la Forêt Silencieuse, Kubilaï bâilla. Il s’excusa, mais Marco le remercia de lui avoir rappelé une grande vérité.

– De quelle vérité parles-tu encore?

– De celle qu’un conteur ne doit jamais oublier. Aussi tragique que soit l’histoire qu’on raconte, quelque part quelqu’un bâille.

–Hum, fit le Grand Khan, qui tolérait l’ironie du Vénitien, mais sans plus.

Il se leva de son trône, étira ses bras engourdis, puis fit quelques pas sur la terrasse. Accoudé au parapet, il contempla l’océan noir et parfumé de la nuit.

– Dis donc Marco, ambassadeur des Doges, fils de chien, n’y a-t-il pas une forêt plus extraordinaire que celles-ci ? Une forêt qui passe par son éclat toutes les autres forêts ? Une forêt qu’il me serait possible de voir moi-même, sans me déplacer ?

– Il en existe une telle que tu la dis, répondit Marco. C’est la Forêt Brûlée.

– La Forêt Brûlée ?

– Il n’en reste rien aujourd’hui. Si tu te rendais en pèlerinage sur les lieux de son ancienne gloire, tu ne verrais qu’une épaisse couche de cendres. Des papillons gris qui volettent ça et là au-dessus de la plaine calcinée. En ce moment même, un vent de rien du tout finit de balayer les vestiges de cette forêt millénaire. Autrefois, dit-on, par où qu’il y pénétrât, le pèlerin entrait dans un labyrinthe – comme il arrive dans toutes les forêts – sauf que ce labyrinthe n’était pas conçu pour perdre l’homme : ce n’était pas un dédale vicieux mais un chemin conçu pour que l’homme se sauve et se trouve lui-même, sous les rais de lumière filtrant depuis des ouvertures harmonieusement disposées entre les arbres. Ici, les arbres se dressaient avec une sagacité de colonnes pour se joindre très au-dessus du pèlerin, et plus haut s’élevait le regard, plus l’abîme se creusait en lui. Et son regard n’aurait jamais pu supporter la vision de sa propre misère s’il n’avait été appelé, élevé par ces noces aériennes, par ce chant d’altitude capable de ployer le genou des rois. Déchirée entre le haut et le bas, entre l’horreur du mal et la splendeur du bien, son âme s’agrandissait en hauteur, mais aussi en largeur, en profondeur, aux dimensions mêmes de la forêt qui l’humiliait… C’était un lieu merveilleux, Kubilaï, un lieu merveilleux.

Marco Polo s’arrêta. Un événement singulier était en train de se produire. Pour la première fois depuis qu’il séjournait dans le palais du Grand Khan, Marco Polo pleurait. Les larmes coulaient doucement sur ses joues, et le Grand Khan s’étonna qu’on pût s’émouvoir de la perte d’une chose qu’on n’avait pas connue. Il attendit un peu, puis gêné, se racla la gorge avec discrétion.

– Poursuis ton récit, je te prie, dit-il en tendant un mouchoir de soie à son invité. Qu’est-il arrivé à cette forêt ?

– De plus en plus de gens venaient la visiter. Ils arrivaient en masse, se bousculaient en grand nombre, se poussaient du coude les uns les autres, barbares, bavards, vaniteux et grossiers, et leur bruyante curiosité profanait les entrailles de la forêt, au point que l’union du Ciel et de la Terre, de la supplique et de la louange, y devint impossible. Un jour, scandalisé par tant de profanations, et plus encore jaloux de sa dignité perdue, rendu furieux par l’impuissance dont il la voyait saisie, un homme mit le feu à la forêt. Il mit le feu et prit la fuite, le cœur brisé. Il courut droit devant lui vers le crépuscule du soir. Il connut d’autres pays, d’autres coutumes, d’autres mœurs. Il voulut la nouveauté et le frivole oubli. Il ne les obtint pas. Bien qu’il ne cherchât point à s’informer des progrès du désastre, toutes les choses nouvelles s’éclairaient à la lueur du brasier qu’il avait laissé derrière lui. De quelque occupation qu’il réussît à s’enivrer, les êtres et les choses reflétaient les conséquences d’un acte auquel il avait tourné le dos. Et un autre jour vint, où cet homme apprit que l’incendie avait duré trente ans et que tout était détruit.

Kubilaï porta la main à son menton. Il caressa les fines moustaches tressées qui descendaient de chaque côté de sa bouche aux lèvres cruelles.

– Il faut beaucoup d’amour pour commettre un tel crime, dit-il. Mais dis-moi, n’y-a-t-il pas trente ans que tu as quitté ton pays ?

– Trente ans en effet, Kubilaï.

– Quelle coïncidence, Marco.

– De cela aussi, si tu n’y vois pas d’objection, je préférerais de ne pas parler.

Tout en caressant les longues et fines moustaches tressées qui ornaient ses lèvres amères et cruelles, le Grand Khan considéra la requête de son invité. Quand il jugea qu’elle n’était pas impropre au consentement d’un tyran que respectaient cent mille hommes et qu’une moitié de la terre craignait en tremblant, il hocha la tête pour lui-même, et reprit :

– La Forêt Brûlée n’avait-elle pas un autre nom avant que le malheur ne s’abatte sur ses jours ?

– Certains l’appelaient Notre-Dame, Ô Kubilaï.

– Notre-Dame, répéta Kubilaï, songeur. Mais ne m’as-tu pas dit, fils de chien fugitif et paradoxal, que je pouvais la voir ?

– Tu peux et tu ne peux pas la voir. Tu peux la voir, mais pas directement. Tu peux la voir à travers une autre forêt.

– A travers une autre forêt, dis-tu ? De quelle forêt s’agit-il ?

Marco marqua un temps avant de répondre. Il prit une profonde inspiration, puis tout en commençant à se déshabiller, il déclara :

– Tu disais juste tout à l’heure, Maître de l’Orient et du Soleil Levant : tes bourreaux ne sont pas moins appliqués que les bourreaux de l’Empire voisin. Ni moins doctes : ils savent peler la peau d’un homme vif, mettre à nu les nerfs, les tendons et les muscles qui composent le tissu de la chair, afin d’extraire son cri comme un jus. Mais sais-tu qu’ils connaissent également le moyen d’extraire les artères et les veines qui forment la grande forêt solidaire du sang ? Sais-tu qu’une fois déployée, à l’air libre, cette forêt de corail broussailleux atteint plus de cinq mètres d’envergure ? C’est là que l’esprit de la Forêt Brûlée s’est réfugié. C’est là que la forêt brûle, au rythme de mon cœur criminel, à chaque battement de mon cœur brisé. C’est là, et seulement là, que tu as possibilité de la voir, dans la forêt de mon sang. Et maintenant, Ô Kubilaï, tu peux appeler tes bourreaux. Je suis prêt.

 

31 décembre 2019