Il faut bien se vendre

 

IL FAUT BIEN SE VENDRE est une expression d’avenir : elle orne déjà si spontanément les bouches en toute occasion qu’on ne sera pas surpris de la trouver bientôt dans celle des nourrissons.

Dès le berceau, le petit d’homme fera ses premières risettes dans un but vénal et lucratif, au lieu de laisser perdre tant de talent dans l’absurde gratuité de la vie. Juste avant la tombe, le vieillard monnaiera sa couenne et ses os au plus offrant des fabricants de savon, pour ne pas quitter ce grand marché terrestre sans un dernier petit bénéfice. Entretemps, il aura réussi à vendre ses idées, ses rêves, ses principes, après les avoir provisoirement achetés à quelqu’un qui les revendait. N’est-ce pas merveilleux ? On regrette que Dante ait omis la parfaite circularité du processus lorsqu’il peignit le grand entonnoir de son Enfer.

IL FAUT BIEN SE VENDRE. Quelle expression ! Comme elle se prête gentiment à toutes les nuances, à toutes accentuations, depuis le ton de faux-cul navré jusqu’à l’impératif martial, depuis le chuchotis de la modestie hypocrite jusqu’au lyrisme de l’embrigadement universel !

Voilà des années que j’ai affaire à elle et je dois lui rendre cette justice, que sa popularité n’a fait qu’augmenter. Hier midi, quelqu’un que je croyais vivant l’a crachée sur ma table comme s’il me donnait un bon conseil, voire un blanc-seing pour toutes les bassesses auxquelles ma fantaisie mercantile aurait le goût de se livrer ; la veille, j’avais eu la stupeur d’entendre sortir les même mots d’une mère parlant à sa propre fille en âge de chercher un emploi ; la pauvre femme n’avait aucunement conscience de souiller ses entrailles, au risque de putréfier instantanément la progéniture qui en était elle-même sortie ; elle ignorait tout à fait qu’elle se désignait à l’attention comme la plus répugnante des maquerelles ; elle proférait la formule infernale en toute innocence, comme s’il s’agissait d’une loi de la thermodynamique.

IL FAUT BIEN SE VENDRE. Les hommes se sont toujours plus ou moins vendus les uns les autres, quand ils ne s’aimaient pas ou quand ils arrêtaient de se taper dessus. La chrétienté tempéra ce fâcheux penchant durant quelques siècles. Avant que ses dogmes ne succombent sous les coups d’une autre dogmatique, la forme pronominale du verbe garda fermement son odeur d’anathème et d’opprobre, et on se vendait sur le trottoir, on se vendait à l’ennemi, on se vendait au diable, en se sachant effroyablement condamné.

Il est difficile de dater le moment où l’on commença à articuler ces syllabes dans un esprit placide, décomplexé, en ayant l’impression de poser un acte libre, rationnel, civilisé et digne d’éloge. L’avènement du tout prostitutionnel n’avait pas encore eu lieu quand elles tombèrent d’on ne sait d’où, d’en haut probablement, c’est-à-dire d’une de ces agences du Malin dont l’abomination s’est assise sur tous les trônes vacants. Historiquement parlant, même si le néo-libéralisme et la dépolitisation massive qui suivit  le « tournant de la rigueur » chez nous demeurent d’excellents candidats, on doit naturellement chercher des causes plus anciennes et plus profondes à la liquidation de l’honneur des grands peuples européens…

IL FAUT BIEN SE VENDRE. Une chose est certaine, si l’on devait trouver une devise aux peuples vaincus et sans honneur, ce serait celle-ci. Tout ce qui reste aux peuples vaincus et sans honneur – aux peuples saccagés et pillés, qui n’existent plus par eux-mêmes et qui ont appris à se définir en usant des catégories du vainqueur – c’est d’obéir à leur maître en revendiquant ses commandements, c’est de s’approprier ses commandements, d’en faire leur apostolat, de préempter tout ce qui les oppresse avec zèle, avec dévotion, en rivalisant de compétitivité dans la soumission.

Une fois leur esprit, leurs mœurs, leur langue, leur histoire, leur culture et leurs savoir-faire liquidés, ils n’ont plus qu’à savoir-se-vendre, en bons esclaves volontaires et motivés, coopératifs et positifs, qui liront avec des larmes émues les codicilles d’un contrat assurant le « respect de la dignité humaine » – ce respect invariablement invoqué à chaque infamie, comme on l’a vu le 18 septembre dernier lors du défilé d’une trentaine de chômeurs, à Granville, qui se déguisèrent et se tortillèrent sur un podium de mode pour se vendre, en tentant de séduire recruteurs et patrons, lesquels « n’ont pas boudé leur plaisir face au spectacle » a précisé le journal Ouest France. Si un peuple vaincu et sans honneur avait besoin d’une image, ce serait celle-là.

Dans un monde où IL FAUT BIEN SE VENDRE, on comprend que le sens moral soit une charge excessive et la personnalité une source de douleur insoutenable. Il importe de s’en délester au plus vite, au mieux de n’en avoir jamais subi le fardeau, grâce à une éducation adaptée, conforme à l’air du temps. Une fois assainies les sources de toute honte, rien ne s’oppose à la conquête du client. Dans un monde sans qualité – sans âme, sans caractère, sans odeur, entièrement destiné à rendre les banques heureuses et la servitude intégrale, non seulement il faut bien se vendre, mais il faut se vendre bien.