« L’espérance du Royaume »: entretien avec Anne le Pape

Entretien avec Anne le Pape pour le journal Présent, 2 février 2019.

Le pamphlétaire, selon François Brigneau, « se sert de sa plume à la façon, tout à la fois, d’un glaive et d’une torche, et déverse toutes les indignations qu’il a dans la tête, le cœur et le ventre ». Lisez Comprendre l’apocalypse, le nouvel essai d’Erick Audouard, grand coup de vent qui révèle ce qui cloche vraiment dans notre monde, sans concession mais sans désespoir – car le désespoir n’est pas catholique.

— Vous dites bien que le mot « apocalypse » n’est plus compris, pourquoi l’avoir choisi malgré tout pour votre titre ?
— Ce qui n’est plus compris, ou plutôt ce qui est désormais volontairement ignoré, c’est le sens originel et véritable du mot apocalypse : révélation, dévoilement. C’est le Christ lui-même qui définit l’apocalypse comme l’avènement irrésistible de la Vérité, malgré la violence de notre résistance. Pascal parle d’une guerre à mort de la véritécontre la violence : violence du mensonge, violence du consentement général à l’erreur, qui redouble sous les coups de la Révélation. Depuis qu’il est tombé, Satan se déchaîne parmi nous, et nous sommes en train de vivre ce moment où toutes nos vieilles béquilles culturelles s’effondrent les unes après les autres : un moment terminal où même le catastrophisme est un moyen de nous aveugler. Je ne cherche pas à m’indigner de ce phénomène, je cherche à discerner et à comprendre ses véritables causes. Quant à la question du désespoir, il faut s’entendre : l’espérance du Royaume s’oppose aux excès de sollicitude terrestre et politique, comme aux calculs de notre orgueil volontariste, surtout lorsqu’il espère réaliser le paradis ici-bas.
— Qu’ont en commun René Girard et le père Leonardo Castellani ?
— Leur travail et leur existence les ont menés tous deux vers une vision apocalyptique des choses. Ils ont vu que, si la vie et l’histoire ont un sens, il s’agit d’un sens chrétien. Ils ont vu venir la dernière crise, qui met les hommes au pied du mur, face à leur autodestruction. Ils ont vu que les prophéties étaient en train de se réaliser sous nos yeux, et que nous rivalisions d’ingéniosité pour en nier la signification.
— Quel est le nœud de la crise de notre civilisation ?
— Si je devais donner une réponse sommaire à une question aussi énorme, je dirais le refus de suivre le Christ. Nous suivons quantité d’autres modèles, sauf celui-ci ; nous supplions le système de nous fournir n’importe quoi, pourvu que ça ne soit pas ce que recommande l’Evangile. On écrit
chaque jour des milliers d’articles plus ou moins savants sur la « crise de notre civilisation » mais, au fond, cette crise n’est que le refus d’obéir dans l’ordre aux deux commandements christiques :  » Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta force, et de toute ta pensée ; et ton prochain comme toi-même « . La modernité a bénéficié des fruits de la chrétienté en falsifiant ses dogmes et en rejetant leur exigence.
Aujourd’hui l’arbre meurt, faute de sève.
— Ne plus vouloir « s’exposer à la divine imperfection d’être homme », n’est-ce pas tout simplement refuser notre réalité ?
— Littéralement, c’est une dé-mission. Et c’est surtout haïr l’homme en nous et dans notre prochain. La glaciale « perfection » des machines – qui ont désormais colonisé nos existences – explique en partie cette nouvelle haine de l’homme en tant qu’homme, c’est à-dire en tant que créature charnelle, faillible et pécheresse. Je suis frappé par la montée de l’indifférence et de la cruauté misanthropique parmi les jeunes générations : elles ont tendance à voir l’humanité comme un mal, un chancre dévastateur de la « nature », qui ne perdrait rien à être émincé de quelques milliards d’individus. En niant la valeur absolue d’une seule vie humaine et du drame essentiel qui s’y joue, une certaine écologie rejoint l’imaginaire technocratique le plus monstrueux.
— Vous énumérez les plus importants périls qui nous guettent, parmi lesquels « l’abolition des critères de jugement des productions littéraires et artistiques ». Cela vous semble donc essentiel ?
— Etant lecteur et souffrant d’une vocation artistique, je suis très sensible à la médiocrité et à la stérilité de la « création » aujourd’hui. Mais il faut tout de suite préciser que l’effondrement du jugement esthétique est la conséquence d’autres effondrements, intellectuel, moral et spirituel. La croissance folle du relativisme, du mercantilisme et des pressions idéologiques a profondément dégradé la représentation du monde et la mise en scène d’un imaginaire moral – objectifs de l’art et de la littérature. La ligne de force de ces modes de connaissance n’étant plus dans le développement de leurs lois internes, nous sommes noyés dans une production industrielle vouée à satisfaire tous les « goûts » : le talent, quand talent il y a, se met au service de demi-mensonges et d’illusions privées. Je compte cette situation au nombre des plus grands périls, car un monde qui n’est pas capable de se voir lui même n’en a plus pour longtemps.
— Que peut-on opposer à cette « extension du divertissement » qui nous guette tous ?
— L’ennui… le silence… le recueillement… la contemplation… sans oublier cette précieuse oisiveté qui nous rend disponibles à Dieu et à notre prochain ! Mais aussi la reconquête de nos facultés propres : je tempérerais la critique pascalienne du divertissement en soulignant une différence majeure, celle qu’il y a entre le fait de se divertir et le fait d’être diverti. Chesterton, un écrivain que nous devrions prendre sérieux, a très bien vu que dans le monde moderne, contrairement à ce qu’on raconte, les gens ne passent pas leur temps à s’ amuser : « Ils ne font rien d’aussi noble et d’aussi digne de leur dignité humaine, car ils sont bien trop occupés à ce qu’ on les amuse. »

■ Propos recueillis par Anne Le Pape