Combat de poulpes en eaux troubles

 

Du totalitarisme en cours

 

On l’a dit, on le dit, on le redira : les forces politiques et sociales n’ont pas le pouvoir d’apaiser l’angoisse de l’homme. Pas plus que les prodiges de la technique et de la biochimie, pas plus que la multiplication des biens matériels et des outils de divertissement, elles n’ont le pouvoir de combler le manque que nous éprouvons au cœur de notre être mortel. Ce pouvoir, elles ne l’ont jamais eu, et elles ne l’auront jamais.

Ne pouvant rien sur la faille constitutive de la nature humaine, les institutions, quelles qu’elles soient, ne peuvent pas non plus la créer de toutes pièces. Il y a donc une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne nouvelle, c’est qu’en dépit de tous ses efforts, à cause de cette part irréductible en lui, la libération authentique de l’homme n’est pas dans les moyens de César. Autrement dit, elle échappera toujours aux puissances de ce monde. La mauvaise nouvelle, c’est que le totalitarisme actuel ne nous est pas imposé du dehors, de l’extérieur, par des voies sournoises, par des lois liberticides, par des mesures sans cesse plus débilitantes. Allons plus loin : le totalitarisme actuel n’est pas le totalitarisme de la finance internationale et des banquiers, des multinationales et des marchands de la mort. Il n’est pas le fruit d’une élite corrompue et diabolique ou d’une conjuration planétaire des 1% contre les 99 restants. Il n’est pas le résultat d’un consortium de Maîtres qui souhaitent nous aliéner et nous mettre en esclavage. Le totalitarisme que nous subissons aujourd’hui est un enfer, certes, mais tout comme l’enfer, son origine n’est pas chez les autres. Il n’est pas le résultat de la publicité, du marketing, des médias, de l’imbécillité des journalistes, de la crapulerie des crapules, de la cupidité des cupides, bref, d’une ingénierie tout entière au service de Satan, – sauf à reconnaître enfin que Satan est en nous.

Bien entendu, les Maîtres existent. Bien entendu, les élites dégénérées existent. Bien entendu, les manipulations existent, – des manipulations et des malversations de grande envergure -, et la veulerie des journalistes, ces perroquets de la foule,  atteint de nos jours un calibre qu’on n’eût jamais cru possible de la part de si petites personnes. Pourtant, aussi nocive, aussi funeste soit-elle, la conjugaison de toutes ces puissances n’explique en rien la profondeur et l’étendue désormais universelle du mal qui nous dévore. Si ces puissances ont la capacité d’accroître ce mal, elles n’ont pas celle de le produire. Ce mal a un nom : c’est l’égalitarisme, c’est le totalitarisme de l’égalité. La passion de l’égalité est une passion froide, abstraite, désincarnée, et comme le dit René Girard, comme le disait Tocqueville, elle est plus terrible et plus démente encore que la passion contraire et symétrique de l’inégalité. Le totalitarisme actuel est le totalitarisme égalitaire, le totalitarisme qui fait de nous des égaux, au lieu de faire de nous des semblables. C’est parce que l’homme est aujourd’hui la proie du totalitarisme égalitaire qu’il se scandalise et s’exaspère dans des luttes de plus en plus vaines. C’est parce qu’en pleine mondialisation plus rien ne le distingue de son prochain qu’il lutte de manière acharnée pour se distinguer de lui. Et c’est bien parce que son prochain est toujours son égal qu’il est, à un moment ou à un autre, son rival.

De la guerre sanglante à la guerre en chambre, du Moyen-Orient à la vie de bureau, une concurrence acharnée se déchaîne entre égaux. Entre les peuples, entre les âges, entre les sexes, mais encore, mais surtout, entre mêmes. Chacun le sait, chacun en fait la pénible expérience quotidienne : au travail, dans la rue, chez soi, à un moment ou à un autre, nous avons tous un voisin pour qui nous sommes un obstacle et qui rêve de notre mort. Et ce voisin a lui-même, en nous, un voisin qui le rêve mort et qui se console en projetant les délicieuses images de son horizontalité définitive. C’est là que se trouve, sous notre nez, la cause des causes, celle que nous recherchons avidement dans le ciel des riches et des puissants. Qu’on me comprenne bien : personne ne prétend qu’il soit mauvais de dénoncer les exactions des riches et des puissants. Il est bon de condamner les crimes et les vastes délits d’initiés dont se rendent coupables à chaque seconde ceux que nous nous plaisons à appeler nos maîtres. Il est bon, il est juste de réclamer plus de justice et d’équité. Mais c’est folie de prendre au sérieux les fausses oppositions dont nous inonde le monde moderne.

Le monde moderne grouille et pullule d’affrontement à la fois personnels et idéologiques, source de confusions, de divisions, de rancœurs et de mesquineries infinies. Et c’est en cela qu’il est totalitaire. Écartez les prétextes et les alibis, ôtez les déguisements dont le monde moderne affuble les factions adverses, vous le verrez alors que tel qu’il est : une université de la revanche et du ressentiment, une école de la jalousie et de l’envie, dont les élèves revanchards, envieux et jaloux s’entre-déchirent avec une férocité d’autant plus virulente qu’elle se vêt d’une parure conceptuelle et morale. A mesure que la vie humaine se vide de sa substance, les idéologies rivales se multiplient sur la planète comme des petits pains. Pains amers, pains de vent, que ces idéologies : libéralisme et antilibéralisme, capitalisme et anticapitalisme, racisme et antiracisme, fascisme et antifascisme, etc. Comme leurs ancêtres, ces nouvelles idéologies ont pour caractéristique d’avancer par paires. Main dans la main et rage au coeur, elles sont pareilles à ces couples haineux que le divorce unit par des liens plus étroits que le mariage. Depuis quelque temps, un de ces couples se signale à la fois par son indéniable pouvoir de séduction et son irascibilité hautement inflammable : le sionisme et l’antisionisme. Couple infernal, couple maudit, explosif et sexy, capable de semer le désordre, d’exciter les zones érogènes de la colère et du mépris le plus frénétique, le sionisme et l’antisionisme ont une fâcheuse tendance à s’asseoir à votre table sans avoir été invités. Ils ont même tendance à se caler confortablement entre les accoudoirs de vos hémisphères cérébraux sans que vous ayez commencé à penser. Là aussi, chacun consultera sa propre expérience. Précisons-le tout de suite : lorsque je dis sionisme, je ne parle pas de la volonté hasardeuse mais somme toute rationnelle, sinon raisonnable, de certaines populations de se mettre à l’abri des massacres dont elles ont été traditionnellement les victimes. Et lorsque je dis antisionisme, je ne parle pas de la critique légitime à l’égard d’un gouvernement souvent brutal, fourbe et agressif. Lorsque je dis sionisme et antisionisme, je parle d’idéologies arc-boutées l’une à l’autre dans une radicalité qui non seulement masque leur identité profonde, mais dissimule le renfort secret qu’elle se fournisse l’une l’autre, l’accord souterrain, la complicité dynamique qui justifie inlassablement leurs violences réciproques, et cela le plus naturellement du monde, en l’absence de toute concertation préalable. Dans ce cas de figure comme partout ailleurs, le sioniste produit l’antisioniste, et l’antisioniste produit le sioniste, immanquablement, comme toute demi-vérité finit par produire sa propre contradiction dans la demi-vérité opposée.

Voilà ce dont je parle. Du théâtre démentiel de notre temps. De la comédie folle et tragique de notre époque. On peut passer sa vie à étudier les rapports de forces, à relever leurs déséquilibres réels ou fantasmés, à faire de la géopolitique comme on dit aujourd’hui dans les blogs, on peut même s’indigner à bon escient, on peut tirer ponctuellement et fort sainement des conclusions favorables à tel parti ou à tel autre, on n’aura toujours rien compris tant qu’on n’aura pas reconnût que, comme tant d’autres oppositions actuelles, oppositions farouches, intransigeantes, permanentes, venimeuses, passionnées et grotesques, chaque fois plus grotesques parce que chaque fois plus passionnées, le sionisme et l’antisionisme sont l’envers et l’endroit d’une même médaille : des mouvements qui mobilisent les forces de l’homme dans des catégories strictement opposables, donc strictement jumelles, donc strictement identiques. Et qui les mobilisent donc pour rien, sinon le néant et la mort.

La plus grande illusion, c’est toujours de croire que plus une opinion est violente, plus elle est authentique et diffère de l’opinion qu’elle combat. Et la plus grande erreur, c’est de penser que ces opinions ou ces idéologies se fondent sur des convictions stables, inamovibles, enracinées dans des principes véritables et tangibles. A dire vrai, dans le totalitarisme égalitaire, rien n’est plus frappant que la facilité avec laquelle la substitution s’opère d’un ennemi à l’autre. Tel antinationaliste furieux un jour, devient nationaliste furieux le lendemain. Car nous ne sommes plus dans un univers où ce sont les idées qui engendrent la division. Nous sommes dans un univers où c’est la division qui engendre les idées.

Plus encore que la société religieuse avant elle, la société civile est ravagée de maux privés. Des maux qu’elle reflète, qu’elle ajuste, qu’elle aggrave ou qu’elle contraint, mais qu’elle ne saurait aucunement fabriquer. L’ère dite démocratique s’est ouverte sur l’exacerbation des vanités individuelles, et depuis, celles-ci n’ont cessé de gagner du terrain pour produire cette enflure monstrueuse, ce système véritablement totalitaire à l’intérieur duquel, pour reprendre la forte vision de Bernanos, nous n’avons plus qu’à croiser les bras en attendant qu’une moitié de l’humanité extermine l’autre moitié dans le seul but d’exterminer les contradictions qui la rongent. Et vice-versa.

Avec le temps, l’aspect factice de ces oppositions menace toujours d’apparaître, provoquant un regain d’engagement et de rivalité. Néanmoins, il devient de plus en plus difficile de nier qu’elles participent de l’inflation spectaculaire des conflits égocentriques dans le monde. Il devient de plus en plus évident qu’elles sont le signe d’une humanité à la dérive, en perte totale de confiance, qui cherche hors d’elle-même avec rage, avec désespoir, les raisons d’un malheur dont sa propre liberté est la cause. Car la liberté tombe comme la foudre sur des êtres incapables de la vivre et de l’assumer. Le totalitarisme égalitaire est l’enfant monstrueux de notre liberté. La liberté est un don qui nous est fait chaque jour, et chaque jour, nous en faisons ce que nous voulons. Il s’agit d’un don unique, d’un bien extraordinaire, un bien à la fois dangereux et potentiellement ouvert à la rédemption, réservé aux créatures que nous sommes, mais tant que nous penserons qu’il est un droit que les hommes s’octroient, une valeur, une conquête institutionnelle, une victoire politique, économique, sociale, c’est-à-dire, au fond, toujours l’inaccessible objet entre les mains de l’autre, volé, accaparé, usurpé par l’autre, la guerre de tous contre tous n’aura pas de fin. Nous continuerons à nous affronter dans une guerre atroce, la guerre égalitaire des égaux sans merci. C’est pourquoi l’autre nom du totalitarisme égalitaire est l’impasse. Et au bout de l’impasse, patient, le mur attend.