Des sables mouvants

Homélie pour un ami


Le grand mystique dominicain Eckhart von Hochheim avait du mal à supporter ce que les faux chrétiens faisaient avec le mot Dieu. Il cherchait par tous les moyens à leur expliquer combien Dieu était différent de l’idée commode qu’ils avaient de Lui. Il se méfiait des images et des métaphores, mais il en utilisait; il allait jusqu’à provoquer l’auditoire en disant néant au lieu de Dieu. Parfois, il disait océan.

« L’océan n’est pas une surface. Il est abîme de haut en bas. Si tu veux traverser l’océan, naufrage »

Tout, toujours, est opposition entre ceux qui restent à la surface et ceux qui vont au fond. Ou plutôt: entre se complaire dans la surface des choses et se résoudre à descendre au fond des choses. Il n’y a pas d’autre différence. Quand on s’enlise dans la dépression, dans la torpeur, dans la tristesse, dans la lassitude, dans l’inappétence, dans l’impuissance, et dans l’auto-apitoiement, et dans la plainte de tout ça, on reste à la surface. Les sables mouvants ne sont jamais profonds: ils ont juste notre taille. C’est justement parce qu’on reste à la surface qu’on s’enlise. On suffoque parce qu’on ne descend pas en soi et on se plaint parce qu’on ne veut pas le savoir.

C’est une chose atroce que d’habiter des sables mouvants, d’y avoir son adresse et ses petites habitudes. C’est atroce, non parce que c’est douloureux, mais parce que c’est superficiel. C’est une paralysie de l’âme piégée à la superficie et qui ne veut pas connaître le fond, qui ne veut pas vraiment traverser l’épreuve. A-t-elle peur? Même pas. Le plus souvent, elle est seulement habituée. Beaucoup d’âmes meurent ainsi, qui ont vécu en suffoquant doucement et ne se sont pas connues elles-mêmes.

Quand on se sent paralysé, ou dans une position fausse, il faut recourir à des moyens énergiques. Il faut actionner un ressort. Il y en a quantité, pas tous inspirés, mais tous meilleurs que le statu quo. Le statu quo est la pire solution. Certains envoient tout valdinguer, certains partent dans le désert, d’autres font une psychothérapie. Ce dernier ressort est préféré par ceux qui ne sont pas assez fous ou assez forts pour les deux premiers, mais c’est un ressort. Ce ne sont pas des solutions: ce sont des actes vitaux, des réactions de survie.

Qu’est-ce qu’une miséricorde qui, voyant le danger, se dispenserait de donner l’alerte? On peut vouloir aider son prochain de tout son cœur, s’il n’a pas de réaction de survie, c’est qu’il est déjà mort; il s’est habitué à la mort, il ne cherche plus qu’à s’en accommoder. Tout ce que vous pourrez faire il vous en fera reproche, parce que vous lui rappellerez son état qu’il ne veut pas connaître.

Si on décide qu’une chose est sa croix, il faut porter sa croix. Une fois qu’on porte sa croix, on ne reproche pas aux autres de ne pas s’attendrir sur notre croix, ou de ne pas voir notre croix, ou de s’appuyer sur notre croix, ou de juger que c’est une croix en polystyrène. Quand on sait quelle est sa croix, on la porte en silence: c’est la caractéristique et la condition même du portement de croix. Tout ce qui est du domaine de l’excuse, de la justification et de la disculpation, n’est pas la croix, mais le refus de la croix. La croix est souffrance acceptée, intériorisée et considérée comme purification nécessaire. Ce pourquoi la croix peut réellement devenir joie. Et ce pourquoi, au fond, il n’est pas d’autre joie que la croix.

Pâques 2016